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Entretien avec Shola Lynch, membre du jury international

Réalisatrice et productrice américaine, Shola Lynch fait partie du jury international de l’édition 2019 du Festival international de documentaire, à Biarritz. Les films Chisholm ’72: Unbought & Unbossed et Free Angela and All Political Prisoners résument son profond engagement pour la cause féminine.

Crédit : Scpobdx Fipadocblog

Pourquoi avoir accepté de faire partie du jury du Fipadoc 2019 ?

Je participais au festival DOC NYC, le festival documentaire de New York, lorsque j’ai reçu de nombreux e-mails sur mon travail de la part du festival. J’ai échangé des messages avec l’organisation et ils m’ont proposé de devenir jury. Sur mon emploi du temps c’était possible, alors je me suis dis pourquoi ne pas venir en France ! J’avais des producteurs français pour mon film Free Angela, un tiers du budget du film venait de France, le film a bien marché alors comment aurais-je pu refuser ? (rires)

La sélection du festival est éclectique, et j’aime être surprise. Ce n’est pas juste la technique qui compte pour juger d’un bon film, c’est aussi sa capacité à nous faire entrer dans les intentions du réalisateur. C’est difficile de faire un film, personne ne se lance dans ce projet pour faire quelque chose de mauvais. Il y a tellement de facteurs impliqués : le temps de montage, la gestion de la pression, les contraintes budgétaires. Donc parfois c’est un peu facile de regarder le travail de quelqu’un d’autre et de voir les défauts mais on doit respecter le processus. Il faut penser à tous les films qui n’ont jamais vu le jour, des centaines, des milliers probablement. Le rôle de jury est un véritable plaisir. Venir en France, boire du vin et manger du fromage, regarder des documentaires toute la journée… et voir de belles vagues, c’est génial ! (rires)

Vous travaillez actuellement sur votre première fiction. Que pensez-vous de la nouvelle formule du Fipadoc, exclusivement dédiée aux documentaires ?

Je ne ferai pas que de la fiction, je ferai du documentaire et de la fiction. J’adore les documentaires, il y a tellement de genres différents. Quand on va à un festival de documentaire on mélange les torchons et les serviettes : on compare les petits budgets aux très grosses productions, ou le cinéma à la télévision. Mais c’est une très bonne chose d’avoir un festival dédié au documentaire et d’avoir des catégories différentes. Ici en France les gens lisent, aux États-Unis les gens se tournent en premier vers les réseaux sociaux et se renseignent après si le sujet les intéresse. C’est donc important de rendre le documentaire accessible, puisque le public va d’abord être attiré par ce format.

C’est une question difficile, mais quel est votre documentaire préféré ?

Je ne peux rien dire sur les films que j’ai vu en compétition jusqu’au verdict et je n’ai pas pu voir d’autres films au Fipadoc, donc je n’ai pas de véritable avis sur la sélection du festival. D’un point de vue personnel, mon documentaire préféré est Fast, cheap and out of control de Errol Morris. J’aime les films qui nous font ressentir quelque chose quand on les voit et qui nous font rencontrer des individus qu’on avait jamais vu avant.

Selon vous, un documentaire doit-il être le plus objectif possible ou véhicule-t-il inévitablement le message porté par son réalisateur?

Je ne sais pas si l’objectivité existe mais la vérité, elle, existe. Ce qui est important, c’est que le documentaire doit être honnête, on ne peut pas omettre des informations importantes. Il y a ce que tu laisses dans le documentaire et ce que tu enlèves, il y a forcément une sélection car on est limité dans le temps. L’avantage des livres, c’est qu’ils disposent de plein de chapitres, de notes de bas de page, de bibliographies. On ne trouve pas tout cela dans un documentaire, 90 minutes ce n’est pas beaucoup pour un scénario dense. Mais je crois au fait que certains formats courts se suffisent à eux-mêmes.

Par ailleurs, je n’utilise pas de voix off dans mes documentaires. Pour moi, son utilisation impose un point de vue trop fort au spectateur. J’ai une expression personnelle pour dire ça : le documentaire c’est la vérité (en français dans le texte). Je considère que le travail historique que je fais c’est la vérité historique. C’est donc mieux de le laisser brut pour que le spectateur se fasse sa propre opinion. En général, soit il aime soit il déteste cette façon de faire, ça dépend du public.

Votre travail est axé sur des femmes audacieuses, notamment des femmes noires. Comment la réalisatrice que vous-êtres interprète-t-elle l’émergence actuelle de nouvelles figures politiques féminines aux États-Unis ?

Il y a toujours eu ces femmes en politique. Le premier film que j’ai réalisé date de 2004, dans lequel je raconte l’histoire de Shirley Chisholm qui est la première femme noire élue au Congrès américain. Elle s’est lancée dans la course à la présidentielle pour le parti démocrate en 1972. J’étais à la fin de la vingtaine ou au début de la trentaine et je ne connaissais pas vraiment son histoire et elle était encore en vie pour la raconter. Il y a toujours des gens pour l’écrire l’histoire. En mettant en lumière cette femme j’essaye d’écrire une partie de l’histoire moi-même, ou de réécrire l’histoire, dans le bon sens du terme en lui redonnant la visibilité qu’elle devrait avoir. Il faudrait ouvrir la boîte de Pandore, il faut oublier ce premier passé et se rappeler que les femmes ont toujours été là. Que ce soit de façon officielle ou non, on a toujours agi en tant que mère, femme, fille ou sœur. Et en tant que personne de couleur, nous avons également nos opinions. Il peut y avoir une vision de l’histoire qui ignore cela, mais ce n’est pas la vérité. Il faut regarder en arrière pour trouver ses quatre mères fondatrices. Mon travail de réalisatrice de documentaire est de raconter ces histoires, pour que mes enfants sachent mieux qui ils sont et d’où ils viennent.

La démocrate Kamala Harris vient de se porter candidate pour l’investiture à la présidentielle de 2020. Arrêtons-nous juste un instant le fait qu’elle soit candidate, c’est déjà énorme qu’elle soit là, personne ne peut le remettre en cause ! Mon film sur Shirley Chisholm est sorti en 2004 lorsque Barack Obama était sénateur et quatre ans plus tard on s’est retrouvé avec un couple noir à la Maison Blanche, mais personne ne s’attardait sur leur couleur, c’était avant tout une question de programme et d’idée. Je trouve que c’est génial qu’il y ait toutes ces candidates, pour autant je pense que les démocrates pourraient faire mieux politiquement.

En tant que femme, noire et réalisatrice, connaissez-vous plus de difficultés dans votre travail ?

Déjà être réalisateur tout court c’est difficile. Les financeurs cherchent toujours une raison pour ne pas t’aider : l’expérience, depuis combien de temps tu fais ça, est-ce que je te fais confiance… En fait c’est juste un jugement à la hâte et ça n’a rien à voir avec ce que je suis vraiment. Tout le monde à son talon d’Achille. Donc, soit tu attends, soit tu fais, même si ça prend plus de temps. Quand on pense aux réalisatrices qui ont été primées, elles l’ont toute été en fin de carrière. Je m’auto-produis car je suis une femme, noire, je dois prendre les choses en main moi-même. Être réalisatrice et productrice c’est une façon de prendre le pouvoir, de mener mon projet comme je l’entends. Il faut décider si tu veux vraiment faire ça. Faire un film c’est bien, avoir un ensemble d’œuvre, une filmographie : Oulala (en français dans le texte) c’est quelque chose (rires). Ce qui compte c’est de ne pas laisser tomber, que ce soit reconnu par la profession ou pas. Je m’occupe des archives cinématographiques au centre de recherche de la culture noire à New York, dont les archives audiovisuelles. Il y a tellement de sujets à traiter ! On a des dizaines et dizaines d’œuvres à ce sujet partout dans le monde. Donc si on y réfléchit, quelque soit ce que tu crées c’est toujours de l’art, ça existe, c’est un fait. Ça existe pour que quelqu’un soit touché par ton œuvre de ton vivant ou peut-être pas. Ça laissera toujours une trace.

La première édition du Fipadoc touche à sa fin, pourquoi est-il toujours aussi important de venir en salle pour regarder un documentaire à l’heure des plateformes numériques ?

D’abord parce que tu n’es pas distrait, car la vie est pleine de distractions. Parfois on est absorbé par la vie et on manque le message porté par le film que l’on regarde, ou parfois on doit s’arrêter en plein milieu. C’est surtout une expérience de partage avec des inconnus, et je ne passe pas souvent mon temps dans une salle sombre avec des inconnus en dehors du cinéma (rires). L’expérience en salle est unique car tu peux ressentir les émotions du public, quelle qu’elles soient, ça devient une expérience partagée. C’est important de les vivre car il y en a de moins en moins.

Propos recueillis par A.Czaja, M.Chenou et J.Dutrueux

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