Compétition Focus Benelux

Qui a peur de l’Homme noir ?

Jacques Leurs a été le premier enfant noir à grandir au Luxembourg. Schwaarze mann, un Noir parmi nous part sur les traces d’un homme à l’identité brimée par une société en proie aux discriminations raciales.

« Wer hat Angst vorm schwarzen Mann ? » Qui a peur de l’Homme noir ? C’est pas nous ! « Pour le titre, je me suis rappelé des comptines et surtout d’un jeu en Allemagne durant lequel il ne fallait pas se laisser rattraper par l’homme noir, Schwaarze Mann », explique Fränz Hausemer. A la faveur de sa rencontre avec Loni Leurs, 95 ans, ce réalisateur luxembourgeois découvre l’incroyable destin du mari de celle-ci : Jacques Leurs, le premier homme noir du Luxembourg. « Premier homme ‘autre’ de ce petit pays », précise la dame. Pour Fränz Hausemer, pas de doutes, « cette histoire doit être racontée, sinon elle va disparaitre ».

A la recherche de lui-même

Jacques Leurs n’a que deux ans lorsqu’il est déraciné en 1912 de son pays natal, le Congo, pour s’abîmer au Luxembourg, terre inconnue, patrie son père, qui l’y abandonne. L’ enfant doit tout réapprendre et découvre le racisme. La couleur de sa peau le met au centre des pires expressions de malveillance. Les archives, images animées et témoignages convoqués par le réalisateur, présente un garçon doux, intelligent, timide, qui subit les moqueries de ses camarades à l’école. « Sale nègre ». Ces mots, si souvent entendus, crachés de la bouche de son oncle et de sa tante, le percutent tout au long de son enfance.

Cheminot, syndicaliste, marié à une luxembourgeoise, Jacques Leurs va de l’avant dans une réalité empreinte de discriminations. Dans les années 40, repéré par les tenants de l’occupation allemande, il est chassé de son poste, de son appartement et menacé de représailles s’il ne divorce pas. « Un mulâtre semi-nègre ne peut en aucun cas prêter serment au Fürher », lui opposera-t-on.

Plus tard, la paix revenue, c’est sur sa terre natale qu’il subit une nouvelle manifestation de ségrégation. Au Congo, à la rencontre d’une famille qu’il n’a pas connu, la sienne, et désireux d’aider une Afrique émergente, l’homme est confronté à une autre forme de racisme, métis parmi les noirs. A la recherche de lui-même, dans une Europe industrialisée et colonialiste, « celui qui ne s’est jamais senti Africain […] reste un OVNI ».  

« Qu’est-ce qu’il est beau ! »

Curieux. Altruiste. Ouvert d’esprit, ainsi était Jacques Leurs. Fränz Hausemer et Loni Leurs dessinent le portrait d’un homme qui ne demanda qu’à vivre une vie épanouie. Le documentaire s’ouvre sur un condensé de bonheur, la déclaration d’un amour véritable d’une femme pour son défunt mari. « Qu’est-ce qu’il est beau. Comme une sculpture de Rafael », confie la nonagénaire, toujours amoureuse. L’homme que Loni a rencontré des années auparavant au club de natation était un bon époux, attentionné, « toujours plein d’humour malgré ce qu’il a vécu ». Investi d’une mission, celle de partager ses connaissances syndicales en Afrique, région du monde dont il n’a pu se défaire, « il a un peu inventé les ONG au Luxembourg », éclaire le réalisateur.

44 ans après sa mort, Jacques Leurs ressuscite à travers cet hommage poignant. La vie de Loni s’en trouve illuminée. « Elle a vu le film dans mon salon, avec ma famille. C’était un moment très émouvant. Elle m’a tenu la main et a parlé au-dessus de la bande-son, a récité ses propres paroles alors qu’elle n’avait encore jamais vu le documentaire . Comme si elle dialoguait avec la télévision », raconte le réalisateur, ému. Quelques mois après la diffusion du documentaire au Luxembourg, Loni Leurs décédait.

Emilie Barthe

Schwaarze Mann, un Noir parmi nous. 2018. Luxembourg. 57 min. Fränz Hausemer.

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