Compétition Impact

Les femmes de Greenham Common

En 2006, Alice Cook et Gwyn Kirk publient « Des femmes contre des missiles ». Elles racontent leurs souvenirs à l’intérieur du camp de protestation aux abords de la base nucléaire de Greenham Common, au Royaume-Uni. Quelques années plus tard, la réalisatrice Sonia Gonzalez découvre l’ouvrage sur les étagères d’une libraire.

Au début des années 1980, la menace nucléaire gronde. Dans un contexte de Guerre Froide, le monde entier retient son souffle face à la course à l’armement opposant les Etats-Unis à l’Union Soviétique. La possibilité de destruction du monde est réelle, palpable, paralysante. A la fin de l’année 1979, l’Otan prend la décision de déployer de nouvelles armes nucléaires dans cinq pays européens dont le Royaume-Uni. C’est le point de non-retour pour nombre de mouvements antimilitaristes, à l’Ouest comme à l’Est.

Le 5 septembre 1981, au Royaume-Uni, 36 femmes mènent la première marche pacifiste pour protester contre ce qu’elles nomment la « destruction de la vie », de Cardiff jusqu’à la base nucléaire américaine à Newbury : Greenham Common. Elles y établissent un campement, le « camp de la paix », et y demeurent pendant vingt ans. Leur objectif : résister contre le « complexe militaro-industriel », qu’elles lient à « l’oppression patriarcale ».

Occupation, protestation et créativité 

Galvanisées, non pas par un idéalisme particulier, mais par une sensation d’impérieuse nécessité, les femmes de Greenham s’organisent. En février 1982, il est officiellement décidé que le camp serait non-mixte. Certaines, telles que Katrina Hows, vont demeurer sur le campement des années durant, logeant dans des caravanes ou des tentes, été comme hiver. Féministes convaincues, militantes anarchistes ou encore mères de familles peu politisées, le mouvement parvient à transcender ces différences pour se structurer. La luette attire de plus en plus de femmes. Certaines s’enchaînent à la clôture de la base militaire, d’autres l’entourent de tissage en laine de couleur vive. « Les policiers n’avaient pas de ciseaux, ils étaient perdus », s’amuse l’une d’entre elles face caméra. Une guerre d’usure est lancée face aux forces de sécurité, les principales occupantes avant tout armées de leurs chants exaltants, leur humour et leur ténacité solidaire.

Face à une couverture médiatique des plus discrètes, les insurgées ne se résignent pas. Le 1er avril 1983, environ 30 000 femmes forment une chaîne humaine de plus de 20 kilomètres en se tenant par la main et entourent l’ensemble du site de la base militaire : c’est l’action « Embrace the base » (Embrassons la base). Cette image est restée la plus célèbre du mouvement. La nuit du nouvel an de la même année, 44 femmes s’introduisent à l’intérieur de la base et y dansent. L’écho médiatique résonne un peu plus, et une zone du camp de 15 kilomètres est réservée aux relations avec les journalistes.

Des réactions virulentes

Les campeuses sont souvent dépeintes par les médias comme une bande de « folles lesbiennes mal élevées vivant dans un espace insalubre et sale ». Certains leur reprochent de placer leurs enfants au centre de la raison d’être de la lutte, sans pour autant rester à la maison et s’en occuper. Le documentaire revient sur plusieurs manifestations dans différentes villes britanniques : toutes réclament leur retour au foyer. Face à des femmes qui vivent sans hommes, qui géographiquement comme politiquement s’immiscent dans des sphères autrefois verrouillées, les réactions sont vives. Même les mouvements anti-nucléaires traditionnels se gardent bien de reconnaître leur action, les accusant fréquemment de « nuire à la cause ».

En décembre 1987, Ronald Reagan et Mikhail Gorbatchev signent le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire qui sonne la fin de la crise des euro-missiles et le départ des armes nucléaires de la base de Greenham Common. Cependant, les campeuses persistent jusqu’à la fermeture définitive de la base, en 2000, dix-neuf ans après leur arrivée.

Pionnières écoféministes

Très tôt, les femmes de Greenham communiquent et tentent de se coordonner avec d’autres organisations similaires dans le monde. Avec Women’s Encampment for a Future of Peace and Justice (WEFPJ) aux Etats-Unis, le mouvement traverse les frontières. Il traverse également les époques. Greenham Common est le premier mouvement s’identifiant comme écoféministe, mettant en perspective domination des femmes et domination de la nature. S’intéresser à l’histoire de cette occupation c’est faire un plongeon dans l’histoire des mouvements sociaux, que l’on peut voir émerger du chaos comme de l’impression d’inertie. Découvrir ou redécouvrir la lutte de ces femmes, c’est regarder les luttes présentes à travers un œil nouveau, et se remémorer que la résistance peut prendre sa source dans des choses aussi simples que l’amitié, l’amour, l’échange, la solidarité ou la créativité.

Ynès Khoudi

Des femmes face aux missiles. Women against the bomb. 2021. France. 58 min. Sonia Gonzalez.

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