court-métrage Non classé

Bastien Dubois à la recherche de sa mémoire d’Algérie

Présenté au Fipadoc, et récompensé par le prix du meilleur court-métrage d’animation au festival américain de Sundance, Souvenir Souvenir traite avec subtilité et humilité d’une question si mal assumée en France. C’est l’histoire d’une guerre d’Algérie qui continue de diviser près de soixante ans après. Bastien Dubois, son réalisateur, y raconte son parcours chaotique pour parvenir à retracer la mémoire de son grand-père lors des événements.

Champ/Contrechamp : Dans ce film vous racontez votre histoire personnelle, mais vous dites aussi beaucoup d’une histoire nationale, qui parle à tous. C’était un objectif à l’origine du film ?

Bastien Dubois : Comme le montre le film, j’ai eu une écriture très chaotique. Il m’a fallu du temps pour arriver à ce résultat, j’ai pris le sujet dans tous les sens avant d’en arriver là. Donc le film raconte mon histoire, mais c’est une histoire singulière qui s’élargit c’est sûr. Il y a eu un million d’appelés français en Algérie, alors forcément, des choses se retrouvent sur une histoire commune. Mais je ne peux pas dire que c’était une intention au départ puisque je voulais d’abord faire un genre de biopic, un témoignage sur l’histoire de mon grand-père en Algérie. Je voulais raconter son vécu et c’est en y travaillant que j’ai découvert que, comme mon père, j’étais dans le déni. Le sujet s’est cristallisé et j’en suis arrivé là.

« Ce film est presque le making-of d’un film que je n’ai pas réussi à faire. »

Bastien Dubois, réalisateur de Souvenir Souvenir.

Le cheminement raconté dans le film est-il vraiment le vôtre ?

Oui. À la base je voulais faire un film un peu bourrin, dans un graphisme un peu punk. Plus jeune, je voulais plus réaliser un film sur les syndromes post-traumatiques, et comme mon grand-père ne me racontait pas je voulais faire quelque chose sur un jeune adulte qui s’imagine le pire face au silence. Sauf que ce que j’imaginais être le pire, c’était le vrai… En fait, ce film est presque le making-of d’un film que je n’ai pas réussi à faire.

Il y a dans le film deux types d’animations, que vous avez dessinés avec Jorge Gonzales. Pourquoi ce choix ?

Au fur et à mesure de ma réflexion, j’ai voulu montrer une vision plus naïve, moins arrêtée. Le graphisme cartoon qu’on a utilisé pour les souvenirs liés à l’Algérie parvient, je pense, à montrer plus d’ambiguïté. Il peut aussi bien évoquer le rêve d’un enfant, que des choses violentes dans un style punk.

Dans le film, le dessin cartoon est associé aux souvenirs d’Algérie.

Est-ce que l’achèvement de ce film vous a fait du bien ?

Je ne sais pas… C’était assez pénible à faire, assez douloureux, ça ne m’a pas fait du bien de passer cette épreuve. Je suis content de l’avoir fait mais c’était très long, ce travail m’a pris plus de temps que prévu. Mais je me dis que c’était sûrement nécessaire, je pense que si j’avais voulu aller plus vite je n’aurais pas pu terminer comme il faut. C’était long, compliqué, un peu déprimant… Je n’ai pas l’impression que j’en ressors vraiment grandi, mais c’est fait. Je le traine depuis longtemps donc il fallait le faire.

 Cette difficulté à se confronter à l’histoire d’Algérie est-elle inévitable ?

Je ne me permettrais pas de répondre pour tous, il y a des gens qui travaillent sur la mémoire de la guerre d’Algérie qui sont plus compétents. Pour moi, ça a été une épreuve, mais c’est peut-être plus simple pour d’autres. Néanmoins, je n’ai pas l’impression que ce questionnement soit généralisé, pas sûr qu’il intéresse vraiment les gens. Enfin je n’en sais rien… J’ai animé un atelier dans un collège ; le midi, je mangeais à la cantine et j’ai parlé de mon sujet avec un prof d’histoire. Il m’a expliqué que dans le chapitre sur l’histoire des colonisations, l’enseignant doit choisir entre deux études de cas : la guerre d’Algérie ou l’Inde de Gandhi. Il m’a dit qu’il ne s’est pas embêté et qu’il a pris l’Inde, comme beaucoup. Je crois que c’est comme cela qu’on crée une zone d’ombre.

Bande-annonce du film Souvenir Souvenir.

Cette zone d’ombre, faut-il l’éclaircir maintenant ou c’est encore trop tôt ?

Je pense au contraire qu’on est déjà en retard ! Cette question devrait être au programme d’Histoire depuis 40 ans ! Ce n’est pas normal que ce soit à ce point ignoré, d’autant qu’elle est très complexe. Il faut avoir en tête que rien n’est évident. Il y a les Harkis, les appelés français, les Algériens et autant de situations. Il n’y a pas une histoire de cette guerre. Mais pour moi, la négation sur l’action de la France est le principal problème, et l’extrême-droite en fait son terreau. Les problèmes des banlieues et de ghettoïsation en découlent directement selon moi. Si les Français étaient capables de se regarder en face sérieusement, on pourrait être dans une société un peu moins violente, moins en colère. J’ai l’impression que tout le monde en veut à tout le monde. Je ne sais pas si c’était déjà le cas 30 ou 40 ans plus tôt, mais si on n’est pas capable de s’écouter et de se pardonner, on n’arrivera à rien.

Souvenir Souvenir est disponible sur arte.tv jusqu’au 9 octobre 2021.
https://www.arte.tv/fr/videos/069776-000-A/souvenir-souvenir/

Propos recueillis par Louis Faurent

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