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En Pologne, la famille avant la politique

Dans le court-métrage A Tale of Two Sisters, le réalisateur polonais Jakub Prysak, met en lumière deux femmes qui, pourtant élevées ensemble, incarnent les divisions qui déchirent la Pologne contemporaine. Mais loin de se tourner le dos, elles consacrent la victoire d’un amour sororal sur le clivage politique.

Deux appartements. Deux visages ridés. Deux Polognes. Pourtant, un seul immeuble, et une seule famille. Si semblables et si différentes à la fois, Zofia et Bożenna ont un rythme de vie identique. Le brin de toilette matinal, le rangement du lit, la lecture, et les informations occupent le gros de leur temps. Des occupations bien innocentes en somme. Oui mais voilà, lorsque l’on écoute les voix discordantes qui s’échappent de leurs postes de radio comme de télévision, ce sont deux sons de cloches qui résonnent.

Et à elles seules, ces deux sœurs incarnent la fracture idéologique qui traverse aujourd’hui la Pologne. D’un côté, Bożenna incarne la Pologne pro-gouvernementale. On imagine sans peine qu’elle feuillette Newsweek, « comme tous les jours » nous précise le réalisateur Jakub Prysak, en écoutant Radio Maria. Côté télévision, elle privilégie pour s’informer la chaine TVP, acquise au gouvernement. Ces médias favorables au PiS, le parti au pouvoir, relaient son idéologie, et glorifient les actions de l’exécutif. On y perçoit même des allusions au discours anxiogène visant la communauté LGBT, qui cristallise les tensions dans le pays.

Comme tous les matins, Bożenna lit le journal conservateur Newsweek en écoutant Radio Maria

À l’inverse, les médias qui résonnent dans l’appartement de Zofia, sa cadette, sont plus ouvertement critiques vis-à-vis des autorités, qu’ils accusent de confisquer l’indépendance et la liberté en Pologne en revenant sur des acquis sociétaux en termes de tolérance. On peut sans mal se figurer que les opinions de la dame et de son mari sont plus libérales et progressistes que celles de sa sœur.

Une famille mais deux enfances

Dès lors, comment comprendre que les deux sœurs aient des visions de la vie si contradictoires ? Il faut pour cela remonter bien des années en arrière. Lorsque durant la Seconde Guerre mondiale, la jeune Bożenna s’est battue aux côtés des nazis. « C’était un soldat, elle s’est cachée dans la forêt et est allée en prison pour cela ensuite », « son passé a été très difficile », explique Jakub Prysak, alors même que sa sœur n’a vécu la guerre qu’avec des yeux d’enfant. De quoi exacerber un patriotisme puissant qui, en Pologne, « est très connecté à la religion » et qu’aujourd’hui veuve, et sans enfant, elle continue d’entretenir.

Pour se rendre chez sa sœur, Bożenna n’a qu’à descendre les escalier et toquer à la poste voisine

Et si le réalisateur connaît si bien le passé des deux sœurs justement, c’est qu’elles font partie de la famille de sa compagne. « J’ai juste pris une caméra, je suis allé dans leurs appartements, et j’ai commencé à tourner », explique-t-il sobrement. Un travail avec les personnes âgées qu’il apprécie particulièrement. « Mais je ne suis pas là pour juger », explique-t-il, « ni pour dire qui a raison et qui a tort ». Selon lui, le conflit qui est ici porté à l’écran est universel. Il fait écho aux divisions idéologiques qui traversent actuellement l’Europe.

« Elles sont sœurs, elles s’aiment, et les opinions politiques ne sont pas ce qui peut détruire ce genre de relation » Jakub Prysak

Mais cela n’empêche pas les deux femmes de se retrouver souvent, et de passer des moments privilégiés autour d’une tasse de thé et d’un jeu de cartes. Lorsque la télé est allumée dans un coin de la pièce, leur enthousiasme commun pour le skieur Kubacki – qu’elles acclament en cœur – les rapproche, et leur fait oublier leurs dissensions politiques, évoquées à demi-mot, mais sans animosité aucune. Car enfin c’est bien cela que le réalisateur parvient à monter dans ce court-métrage touchant : l’affection entre ces deux sœurs, leurs regards complices et leurs moments de partage vont au-delà des simples positions idéologiques qui les animent. Un très beau documentaire qui invite à dépassionner le débat politique et qui souligne l’importance de la tendresse et de la famille.

Adrien Sarlat

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