Conférences PFDM

Quelle place pour les femmes dans le documentaire ?

Cette année, le « prix PFDM », Pour les Femmes dans les Médias, fait sa grande entrée au FIPADOC. Son objectif : récompenser la meilleure réalisatrice française de documentaire. Retour sur la conférence dédiée à la place des femmes dans le documentaire, animée par la productrice Patricia Boutinard-Rouelle, le 22 janvier 2021.  

« Pour que les femmes comptent, il faut compter ». Ce sont les mots d’Évelyne Laquit, directrice de la communication du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). A ses côtés, Laëtitia Moreau, présidente de la Société civile des auteurs multimédia (SCAM) présente l’étude sur l’évolution de la répartition des autrices et auteures de documentaires, de 2009 à 2019 en France. Aujourd’hui, on ne dénombre que 37 % d’autrices de documentaires ; une lente féminisation qui s’exprime surtout dans les jeunes générations. Laëtitia Moreau l’affirme, qu’il s’agisse de la répartition des droits par tranches de revenus ou des horaires de diffusion, les femmes restent désavantagées. L’apanage des hommes se concentre sur le documentaire unitaire. En 2019, 57 % d’auteurs s’y consacrent, contre 25 % d’autrices. Malgré une progression de 6 points sur une décennie, « le genre roi » demeure un bastion masculin. 

Capture d’écran, de gauche à droite : Patricia Boutinard-Rouelle, Bouchera Azzouz, Éric Guéret, Christine Cauquelin, Catherine Alvaresse et Claire Lajeunie

À qui la faute ? 

Et si c’était la faute des femmes ? Catherine Alvaresse, directrice des documentaires de France Télévisions le rappelle, « les prime time sont principalement consacrés à l’Histoire et la science ; des sujets que les femmes investissent très peu pour des raisons sociologiques et éducatives ». En septembre 2019, 80% des filles ont choisi des spécialités littéraires du nouveau bac comme « humanités, littérature et philosophie », tandis que 87 % des garçons sont inscrits en maths, physique-chimie et sciences de l’ingénieur. Pourtant, dans le cas des documentaires de société diffusés en prime time par France Télévisions, on retrouve des réalisatrices, comme Lorraine de Foucher pour « Féminicides ». Claire Lajeunie, réalisatrice et productrice, estime qu’ « inconsciemment on s’interdit d’aller vers ces sujets. On n’ose pas ».

On s’interroge alors : existe-il un regard de femme ? « Mon sexe ne prend pas plus de place que mon origine ou ma sensibilité », affirme la réalisatrice Bouchera Azzouz. Femme immigrée ayant grandi à Bobigny et mère de trois enfants, c’est par son bagage que la documentariste et essayiste perçoit sa réalité. Elle le certifie, les films de société, souvent moins chers, en fin de soirée, sont majoritairement plébiscités par les femmes, car ils correspondent à l’espace qu’on leur assigne, celui où elles se sentent légitimes : « On occupe l’espace qu’on nous laisse ». 

« Mon sexe ne prend pas plus de place que mon origine ou ma sensibilité »

Bouchera Azzouz, réalisatrice

Femmes puissantes

L’indispensable aujourd’hui se joue dans la construction de modèles. Selon Christine Cauquelin, directrice des chaînes découvertes et des documentaires du Groupe Canal+, trois axes permettent d’intensifier la visibilité des femmes : s’attaquer aux clichés, dénoncer les violences et mettre en lumière des femmes puissantes, accompagnées d’expertes. Car la télévision, en générant des représentations, oriente encore nos comportements et ceux des futures réalisatrices.

Les intervenants de cette table ronde contribuent de fait à revaloriser la place du « deuxième sexe » à l’écran, telles Bouchera Azzouz avec « Nos mères, nos daronnes » et « On nous appelait beurettes » ou Claire Lajeunie pour son travail sur les femmes sans domicile fixe. Dans « Les Insoumises », le réalisateur Éric Guéret dénonce les violences de genre : de l’excision au Mali, à l’Inde avec l’élimination des foetus, en passant par le trafic de femmes en Thaïlande. Prochainement sera diffusé « Amour à mort », un film retraçant le parcours de huit femmes longtemps victimes de violences conjugales, qui ont réussi à s’en sortir. Pour le réalisateur, « il est essentiel de montrer cette exemplarité ».

D’après les deux directrices de documentaires, il faut « événementialiser » avec des programmations spéciales dédiées aux femmes. « La presse ne se presse pas sur ces sujets (…) c’est à nous de le faire en tant que productrices de contenus », assure Christine Cauquelin. « Je veux que des jeunes filles et des femmes apprennent de celles qui, anciennement victimes, sont devenues des modèles », s’enthousiasme Catherine Alvaresse. 

Parité des jurys

« L’égalité ne tombe pas du ciel ». La co-présidente de PFDM Bouchera Azzouz s’assure alors de rappeler l’intérêt de voir des femmes à des postes de direction : « Si je suis là, c’est grâce à des rencontres féminines, des femmes pivots ». Quotas ou mesures incitatives, les avis divergent. Quoi qu’il en soit, institutionnelles ou médiatiques, les avancées s’enchaînent. Au CNC, Évelyne Laquit déclare que la parité, déjà atteinte dans les commissions et présidences, doit l’être dans les jurys des festivals ainsi que dans les équipes de tournage, grâce à la mise en place d’un bonus parité. Travaillant en partenariat avec le ministère de la Culture et le Haut Conseil à l’Égalité, l’association PFDM instaure la charte « parité mode d’emploi ». À Canal+ et France Télévisions, les outils se multiplient aussi, encourageant la promotion de talents féminins. La directrice des documentaires le confirme : « 63 % des réalisatrices accèdent au prime time sur Canal+ ».

Si le chemin reste encore long, un point fait l’unanimité : toutes ces actions fonctionnent. De quoi enjouer la modératrice Patricia Boutinard-Rouelle qui conclut : « On savait tous que la femme était l’avenir de l’homme, maintenant on sait qu’elle est peut-être celui du documentaire ! ». Comme un souffle d’optimisme venu de Biarritz…

Lisa Ducazaux

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