En France, on compte aujourd’hui près de 260 abattoirs de boucherie. Au sein de ces lieux qu’on ne voit pas, les petites mains de l’industrie agroalimentaire réalisent chaque jour les gestes mécaniques de la mise à mort et de la découpe d’animaux destinés à être consommés par l’homme. Avec Les Damnés, des ouvriers en abattoir, Anne-Sophie Reinhardt porte à l’écran ces “invisibles”. Glaçant.

“Damné : celui, celle qui est condamné aux peines de l’enfer, puni du châtiment éternel”. La définition du Larousse est éloquente. Il est question de monde imaginaire, d’enfer. Pourtant, leur monde à eux, l’abattoir, est bien réel, palpable, disséminé partout sur tout le territoire.

Ils s’appellent Joseph, Mauricio, Nadine, Stanislas, Stéphane, Olivier et Michel et tous racontent le traumatisme du premier jour, prolongé jusqu’au dernier. “Le lundi, c’est le jour le plus long car on ne tue pas le week-end. On fait onze voire douze heures d’affilée”, raconte Mauricio. “Des camions passent autour de toi avec des bêtes vivantes, d’autres, frigorifiques, partent. Et surtout, tu as cette odeur… Ça te pénètre partout.” Dans cet univers à part, les sens sont immédiatement mis en éveil. Par la suite, rares seront les facultés humaines que l’ouvrier devra mettre à contribution. L’enchaînement cadencé des tâches à la manière d’un automate sera la norme. Pour Nadine, c’est un rythme de 7 000 poulets à abattre en une heure. Joseph affirme : “Tu vois la mort, tu sens la mort. On ne fabrique pas des chaises, on tue des bêtes de manière industrielle.” Dès lors, la folie point selon Stanislas : “On est habillés tout en blanc, les murs sont blancs, on ne voit pas la lumière extérieure, il n’y a que des néons… C’est des conditions parfaites pour devenir cinglé.”

Machine infernale

Le documentaire s’ouvre sur le brouhaha du procès intenté à l’abattoir de Mauléon-Licharre (Pyrénées-Atlantiques) en 2018. On entend confusément journalistes, avocats et autres membres d’association de protection animale discourir à propos de ces lieux méconnus. Or avec Les Damnés, Anne-Sophie Reinhardt entend renverser les perspectives. Les “parlés” deviennent “parlant”, pour reprendre les mots de Bourdieu. Le temps d’une heure et quelque six minutes, celles et ceux qui sont au cœur de cette machine infernale témoignent de l’enfer de leur vie d’ouvrier d’un genre particulier. Les entretiens sont réalisés dans la forêt, lieu symbolique d’un espace à la marge de la société comme peut l’être l’abattoir dans les représentations communes.

Un CDI achève de les convaincre

Alors comment en vient-on à effectuer un tel métier ? Pour beaucoup, si ce n’est tous, le choix n’en est pas un. Seule la rémunération importe. En effet, pour des personnes sans qualification à 18-20 ans, le poste d’ouvrier en abattoir permet d’obtenir un salaire légèrement plus élevé que le SMIC grâce aux primes et à la majoration du paiement des heures de nuit, l’abattage débutant à 4 heures. La possibilité de décrocher rapidement un CDI achève de les convaincre.

Une fois pris dans l’engrenage, l’individu devient machine, simple rouage d’un vaste système qui broie aussi bien les bêtes que les hommes. Y-a-t-il d’ailleurs vraiment une distinction à faire quand on demande à ces travailleurs de “mettre de côté leurs états d’âme” ? Les Temps modernes ne sont pas qu’une fiction des années 1930, l’agent de production ainsi déshumanisé de facto, se révèle profondément aliéné, étranger à lui-même. Ce travail répétitif et abrutissant devient totalement abstrait.

Alors, on tue, toujours plus vite

Alors, on essaye de tenir, tant bien que mal. Michel assure : “On est obligés de se créer une protection, des barrières. Une façon simple de le faire est de ne pas parler.” Pour certains, l’évitement de l’horreur passe par l’écriture ou l’évasion par la mobilisation de l’imaginaire. Pour d’autres, l’alcool ou le cannabis constituent de véritables pharmakons, à la fois remèdes passagers et poisons permanents. “C’est du même processus que ce qui a été décrit par Hannah Arendt sur la segmentation de la responsabilité dans des processus d’extermination”, explique Joseph. “Je pourrais me dire que je ne suis que le mec qui coupe la queue d’une vache, je ne suis pas un tortionnaire.”

La moindre expression d’une pseudo-faiblesse ne fait que ralentir la cadence et accroître la tension entre collègues à cran. Alors, on tue, toujours plus vite. Mais les conséquences psychiques et physiques ne tardent pas à arriver. Malgré les tendinites, déchirures, et autres opérations, “il faut tenir” pour pouvoir assurer les fins de mois. “Le week-end, il faut réapprendre le langage des vivants” raconte également Joseph. L’instinct meurtrier nécessaire à la réalisation de cet emploi semble même déteindre sur les capacités personnelles des ouvriers à simplement éprouver des émotions dans la vie de tous les jours. 

Finalement, Martial, vétérinaire, s’interroge sur les voies de sortie envisageables afin de modifier cette industrie. Le problème de l’abattoir n’est pas selon lui à chercher dans son fonctionnement mais dans sa réglementation. Aujourd’hui, les normes en vigueur ne permettent pas de garantir une gestion adéquate des hommes et des animaux : “Ce qu’il faut faire évoluer, c’est les textes”, clame-t-il.  En attendant, ces soldats d’usine continuent de partir au front chaque jour, ou plutôt chaque nuit, dans une obscurité semblable à celle qui nous poursuit, tant que nous gardons les yeux fermés sur cet enfer, bel et bien réel.

Louis Fabre

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