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“Kennedy Boy”, réécriture d’un destin brisé

Edward Dwight Junior est un sculpteur prolifique. Mais il n’a jamais taillé de statue à la mémoire du premier astronaute noir. Pourtant, il aurait pu. Il aurait alors façonné son autoportrait. Dans Almost Famous : The Lost Astronaut, Ben Proudfoot revient sur la désillusion de cet homme, au rêve d’Icare déchu.

En 2019, le New York Times s’est associé au Breakwater Studios, afin de dresser les portraits d’individus qui ont manqué d’écrire l’Histoire. Avec le court-métrage Almost Famous : The Lost Astronaut, le réalisateur canadien Ben Proudfoot retrace l’aventure d’Ed Dwight Jr. En 1963, ce jeune prodige de l’aviation est sur le point de devenir le premier astronaute africain-américain de la NASA. Finalement, le rêve ne s’est jamais réalisé. L’histoire s’arrête-t-elle là ?

«C’est ça mon destin ? On se souviendra de moi pour ça ? Pour quelque chose que je n’ai pas fait ? Pensez-y : comment diable pourrais-je devenir célèbre pour quelque chose que je n’ai pas fait ?»  * – Edward Dwight

La postérité à portée de main

Ed Dwight est né en 1933 à Kansas City, dans le Missouri. Se pliant à la volonté de son père, selon qui on ne devient pas artiste, le jeune homme poursuit des études d’ingénierie spatiale. À 18 ans, à l’heure d’une ségrégation raciale profondément diffuse et acérée, Ed distribue distinctement des journaux pour les communautés noire d’une part, blanche de l’autre.

La Une de l’un de ces black newspapers retient son attention : un pilote africain-américain, fièrement accoudé à son F-86 Saber, s’apprête à prendre son envol. La stupéfaction est de taille : “Oh my god, they’re letting Blacks folks fly by airplanes” – « Oh mon Dieu, ils laissent les Noirs piloter des avions ». Ni une, ni deux, Ed rejoint l’armée de l’Air. Premiers vols, premières sensations, le documentaire raconte ce rêve d’un enfant, un instant miraculé de la reproduction sociale.

« Je ne savais pas d’où venaient ces avions quand ils atterrissaient. Je ne connaissais pas leur destination quand ils repartaient. Mais ça avait quelque chose d’excitant. »  – Edward Dwight

Pilote de chasse américain © Proudfoot/Almost Famous

“Faites comme s’il n’existait pas”

Un jour, une lettre. L’administration du Président Kennedy lui offre la possibilité de devenir le premier astronaute africain-américain. Edward rejoint l’école des pilotes d’essai de la United States Air Force, dirigée par l’illustre Chuck Yeager, incarnation de la suprématie blanche américaine. C’est dans ces murs qu’Edward Dwight va se heurter au racisme institutionnel de son pays. Affublé d’un surnom, “Kennedy boy”, il est constamment ramené au passé ségrégationniste des Etats-Unis. “Just ignore him like he doesn’t exist and in six month he’ll be gone” – « Ignorez-le, faites comme s’il n’existait pas et dans six mois il sera parti » – préconise Chuck Yeager aux élèves et au corps enseignant.

Pourtant, sur fond d’effervescence médiatique, Edward Dwight tient bon, gravissant les étapes vers le Graal. Mais à l’annonce des 14 hommes recrutés pour propulser les Etats-Unis en tête de la course à l’espace, c’est le choc. Ed n’est pas retenu, ses espoirs s’envolent. Un mois plus tard, Kennedy est assassiné.

Sa marque dans le bronze

Poussé vers la sortie par les égos froissés d’hommes blancs racistes, Ed quitte la NASA en 1966. Un rêve arraché qu’il attribue à un destin insoupçonné : celui d’un homme finalement amené à devenir une figure emblématique de la communauté noire américaine. Reconverti dans la sculpture commémorative, Edward Dwight Junior fait de son œuvre un hommage à l’Histoire africaine-américaine, comme une invitation à penser la violence et l’ineptie des politiques du rejet. A défaut de marquer la Lune de son empreinte, le sculpteur laissera sa griffe au coin des rues, dans le bronze de nombreux mémoriaux.

En douze minutes, Ben Proudfoot propose un témoignage poignant, dont l’écho est d’autant plus retentissant que les Etats-Unis affrontent, depuis le printemps dernier et les mobilisations historiques qui ont suivi, leur passé ségrégationniste.

Justine Wild

* « Is that my fate ? I’ll be remembered for that ? For something that I didn’t do ? Think about this one : how the hell do I get famous for something that I didn’t do !« 

« I didn’t know where these airplanes had been when they came and landed. I didn’t know where the hell they were going when they took off. But it had to be exciting.« 

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