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Jaan Stevens : « Je veux montrer ce qu’est la pauvreté aux yeux d’un enfant »

For Eunice (2019) est un documentaire sur deux soeurs, Tarma, 9 ans et Eunice, 7 ans. Le réalisateur, Jaan Stevens les suit, elles qui vivent dans un quartier défavorisé dans une ville de Belgique, partagées entre discriminations et propos d’enfants. Stevens, qui a gagné le Prix Erasmus+ Jeune Création FIPADOC 2020, livre son regard sur le genre documentaire et sur l’histoire de ces jeunes filles.

Ce film commence avec un message vocal intime qu’Eunice vous envoie. Elle semble vous voir comme un vrai ami. Qu’avez-vous fait pour qu’elle vous fasse autant confiance ?

Pour Eunice et Tarma le tournage était une drôlerie. Elles voyaient cela comme un jeu, les appels, la caméra qui les filme… Au contraire, elles ne comprenaient pas quand je les filmais par exemple en train de regarder par la fenêtre. Cela ne les amusait plus. Progressivement, une relation s’est construite entre nous. Elles savent que je les aime beaucoup.

Tout au long du court-métrage, il n’y a pas un seul moment où le spectateur assiste à des échanges entre elles et vous. Est-ce que cela est une composante du documentaire voulue ou bien cela est arrivé naturellement pendant l’édition du documentaire ?

À la fin des tournages, je leur ai posé une série de questions, notamment sur leur père qui est au Ghana. Toutes ces scènes n’étaient plus spontanées, donc j’ai préféré ne pas les intégrer dans le documentaire final. Et puis, je n’aime pas enregistrer ma propre voix.

Pourquoi cela ?

Parce que je n’aime pas ma voix. Je ne vois pas pourquoi je devrais l’enregistrer. Néanmoins, si je n’apparais pas et qu’on n’écoute pas ma voix une seule fois de tout le documentaire, au fond, je suis quand même là. Je suis là avec mes images, j’ai toujours été là. Mes sentiments sont dans les images et dans les choses que je préfère montrer. Cela est mon langage.

Comment l’idée de ce documentaire vous est-elle venue ? Aviez-vous une idée structurée dès le départ ?

Je savais dans quelle zone je voulais filmer. Il y a le centre historique, riche, et après il y a la rive gauche de la ville. Dans celle-ci nombreuses sont les personnes dans des logements sociaux, comme celui d’Eunice. Je voulais filmer là-bas parce que c’est une zone qui est là, elle existe mais personne ne la regarde.

Votre objectif était-il celui de faire un documentaire traitant un problème social ? 

Oui. J’ai un ami qui donnait des cours là-bas. J’étais sûr que je voulais filmer dans cette zone parce qu’il y a vraiment des choses choquantes qui s’y passent – plus choquantes encore que celles visibles dans le documentaire.

Votre documentaire est très puissant, notamment parce qu’il n’y a pas de critique explicite. Si les réalités que vous montrez sont très fortes, considérez-vous cependant avoir effectuer une critique aux pouvoirs publics ?

Je ne crois pas qu’il y ait une personne ou un gouvernement qui soient à bIâmer. J’ai mes doutes mais ce n’est pas à moi de pointer du doigt qui que ce soit. J’ai une position personnelle et je suis certain de mes convictions.  

Il y a des moments où la mère d’Eunice et de Tarma n’apparaît pas comme elle voudrait apparaître. Elle est peu présente car elle travaille beaucoup ; elle ne peut que cuisiner des pâtes pour ses filles, sans un quelconque accompagnement, du fait du manque d’argent. 

L’absence de la mère est quelque chose qui frappe le spectateur. Pouvez-vous en dire quelques mots de plus ?

J’adore plus que tout la maman d’Eunice et de Tarma. Mon objectif n’est pas de la critiquer elle en tant qu’individu. Elle fait de son mieux. De cela, j’en suis certain. Mais je ne fais que montrer ce que je vois. 

Etant donné que ce documentaire a été réalisé dans le cadre de mon master, beaucoup de mes professeurs m’ont dit que des personnes aux valeurs plus conservatrices, qui n’aiment pas voir des enfants comme Eunice et Tarma, instrumentaliseraient mon court-métrage pour dire  « La mère n’est pas présente, “ils” ne peuvent pas éduquer leurs propres enfants, “ils” sont tous comme cela. » 

Cependant, je devais montrer cette réalité, parce que l’absence de leur mère faisait partie du quotidien d’Eunice et de Tarma. Leur maman ne peut pas être là souvent. Elle travaille beaucoup. Le seul moment qu’elle a pour avoir des échanges sociaux c’est le jour où elle va à l’Église avec ses filles. Je pourrais faire un documentaire sur les mères aussi. Il y a également beaucoup de choses à dire sur les mères.

Je pense que je suis content du résultat final du documentaire – à tout moment le spectateur sait quels principes sont sous-tendus dans ma réflexion. D’une certaine manière, il s’agit d’un film politique, mais pas d’une façon où il pourrait y avoir une polarisation politique. Peut-être de cette façon le message est plus fort, car il crée un lien entre Eunice et Tarma et le spectateur.

La relation d’Eunice et de sa soeur est mise en avant pendant le documentaire. Vous nous exposez des problèmes si sérieux, mais le spectateur se met à rire lors de certaines scènes.

Il y a par exemple cette scène dans laquelle Eunice et Tarma sont dans une laverie automatique avec leur mère. À un moment, un monsieur qui y travaille remet des produits alimentaires dans des boxs de vente de bouffe. Eunice et Tarma voient toutes ces pièces de monnaie dans la machine, elles sont époustouflées. À ce-moment, elles pensent « Ma mère dit qu’il n’y a pas d’argent, mais voici tant d’argent. De l’argent il y en a beaucoup finalement ! »

Il est impressionant de voir les responsabilités que deux enfants de cet âge doivent assumer. Cela est d’autant plus vrai pour Tarma, étant donné qu’elle est l’aînée. Parfois, on dirait vraiment qu’elles se détestent – la plupart du temps d’ailleurs – et ce n’est pas tellement visible dans le film parce que je n’aime pas le montrer. 

Or, elles s’aiment vraiment. Elles ont besoin l’une de l’autre tous les jours. Elles ne peuvent pas vivre un jour sans l’autre, j’en suis sûr. J’aime beaucoup les scènes qui laissent place aux échanges des enfants, qui permettent de montrer ce qu’est la pauvreté à leurs yeux.

Avez-vous des frères ou soeurs ? Si oui, pensez-vous que cela a une influence dans la manière avec laquelle vous captez les moments partagés entre les deux soeurs ?

J’ai deux soeurs. Cela m’aide à mieux comprendre comment il est possible d’aimer et de détester autant une même personne à la fois. Ce n’est pas un hasard si je préfère travailler davantage avec les femmes, dans tous les sens. Je suis d’ailleurs très heureux que les trois présidentes de l’organisation du Fipadoc soient des femmes. Avoir deux soeurs me rend heureux et peut-être que cela m’aide à faire surgir mon côté plus “féminin”. Sans doute cela se reflète dans le documentaire.

Eunice est confrontée à des obstacles scolaires. Le spectateur en est témoin quand la professeure lui demande quel est son pays d’origine, elle hésite un moment, mais elle finit par le dire. Elle reconnaît par ailleurs directement le drapeau du Ghana.  Est-ce volontaire de mettre en avant leur rapport à la religion, en tant que symbole de leurs origines ?

Il n’y a aucun rapport entre les enfants et la religion. Elles doivent tout simplement aller à l’Église à cause de leur mère.

Est-ce une critique ou pas fondamentalement ?

C’est juste comme cela pour beaucoup de personnes, toutes croyances religieuses confondues. Les enfants doivent y aller, qu’ils le veuillent ou pas.

<< C’est cela qui se passe et je me contente de le montrer. >>

Ces aller-retours à l’église sont faits non pas pour les enfants, mais pour les adultes. Les enfants veulent juste jouer. C’est cela qui se passe et moi je me contente de le montrer. Les enfants sont à l’arrière et je le montre. Eunice et Tarma se bagarrent entre elles en attendant que ce soit fini. 

Aviez-vous l’intention de mettre en avant le rapport à la binationalité d’Eunice et de Tarma ?

Ces enfants perdent le contact avec leurs propres parents. Ces derniers ne peuvent pas comprendre comment cette religion n’est pas aussi importante pour leurs enfants qu’elle l’est pour eux. Ce sont des petits en quête d’une identité. Ils sont partagés entre deux cultures. 

« Pourquoi retourner au Ghana ? » s’interrogent-ils. Les enfants comme Eunice et Tarma sont binationaux – afro-européens – mais je pense qu’ils préféreraient ne pas être confrontés à cette réalité. Je crois que pour eux c’est « je suis né en Belgique et ma mère est du Ghana et puis c’est tout. » C’est quelque chose que j’ai ressenti chez beaucoup d’enfants et pas seulement chez Eunice et Tarma. Il s’agit d’enfants qui habitent dans ces quartiers. Ils veulent y rester. Ils vont parfois en vacances au Ghana pour rendre visite à leur famille. Pour eux, il n’y a pas encore concrètement beaucoup de réflexion sur leur identité. Cela viendra plus tard. Ils seront confrontés à la couleur de leur peau et au fait qu’ils ne seraient pas « d’ici ». Pour eux, la seule réalité qu’ils connaissent est celle de cette rive.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux jeunes réalisateurs ? Votre documentaire a des scènes où les personnes qui y figurent agissent d’une façon tellement naturelle que le spectateur oublie qu’il y a une caméra qui le sépare d’Eunice. Comment cela est-il faisable ?

Je ne saurai pas répondre à cela (rires). La première chose à prendre en compte c’est qu’il est très difficile de trouver un équilibre. Je connais beaucoup d’étudiants en journalisme qui sont maintenant dans le même master que moi (cinéma documentaire) qui sont complètement perdus. Ils ont dû écarter tout ce qu’ils ont appris en tant que journalistes – il faut être dans la rapidité, il faut pointer le doigt vers quelque chose ou vers quelqu’un, il faut dire qui est la victime, etc. – et tout cela est justement ce que nous essayons de ne pas faire dans le cinéma documentaire. C’est plus personnel. Tu crées ta propre réalité. Et en tant que réalisateur, je ne dirai jamais que je dis la vérité.

Donc d’une certaine façon  vous sentez qu’un réalisateur a plus de libertés ?

Oui. Cependant, cette liberté qui permet de créer la réalité du réalisateur, je crois qu’elle se rapproche davantage de la réalité des faits plutôt que celle permise par la réalité des médias. Cela est plus personnel et en tant que réalisateur nous ne devons pas faire des “checklists”. Comme souvent nous faisons le documentaire nous-même, nous n’avons pas autant de limites. Le grand défi du réalisateur est qu’il a un univers infini qui s’ouvre à lui. Il doit donc savoir où il doit aller. Malencontreusement, ce n’est pas seulement dans le journalisme qu’il faut vendre pour subsister ; en tant que réalisateur, je devrai vendre des choses aussi pour subsister. J’en suis conscient.

Et comment confrontez-vous ces contraintes imposées par le “marché du travail” ?

Je vais essayer de trouver un équilibre. J’essaierai toujours de ne pas commercialiser des documentaires. Il y a des situations pour lesquelles il est acceptable d’être commercial et où cela ne nuit pas aux gens. Et puis il y a des documentaires. Lorsque vous commencez à utiliser voire même à nuire à des gens pour un documentaire … Cela, je ne le ferai jamais.

Les professeurs m’ont dit qu’il faut que je sois plus spontané ; que je ne peux pas autant “forcer” les intervenants dans le documentaire à parler. C’est un documentaire qui a été filmé pendant trois mois, donc la chose la plus importante c’est le temps. Mais j’aurais pu être deux ans dans ce quartier, parce que j’ai beaucoup aimé y être et Eunice et Tarma le sentaient. Ainsi elles commençaient à me faire confiance, même quand j’étais silencieux en train de les filmer. 

Cependant, il y a des scènes d’une telle violence, comme celle où un garçon fait du bullying à Eunice et elle se met à pleurer après lui avoir fait face. Elle commence alors à me crier dessus et me demande pour que j’arrête de filmer pendant un moment. On a arrêté de filmer pendant une demie-heure.

<< Dans le documentaire il faut prendre soin de vos sujets. >>

Est-ce qu’il y a des scènes que vous vous êtes interdit de filmer ou de montrer, parce qu’il y a des scènes dans lesquelles le spectateur sent la fragilité d’Eunice, sa force incroyable, mais sa colère aussi.  À côté de cela c’est une fille qui est très drôle ; elle est pleine d’humour et elle en joue.

En effet, il y avait une rage qui s’éveillait de plus en plus, chaque jour, chez Eunice. J’aurais pu filmer un jour de plus, mais… Je n’aimais plus filmer à la fin, je n’aimais pas ce que j’étais en train de voir. Il ne s’agit pas de cacher la vérité, il s’agit seulement de prendre soin de vos sujets. 

Un réalisateur ne peut pas montrer les sujets filmés dans les pires moments de leur vie. Je les aime vraiment ces deux filles, nous avons écouté la même musique et c’est peut-être la recommandation que je donnerais aux futurs réalisateurs, pour revenir à une question précédente que vous m’avez posée. Pour être réalisateur, il faut connaître les limites de qui on filme. Nous ne pouvons pas tout montrer. La chose la plus importante dans le documentaire et le journalisme est l’éthique. C’est la seule chose que j’ai vraiment étudiée dans mon école, je pense. La seule chose qui est vraiment importante … 

J’ai jamais pensé que je trouverais ce que j’aime vraiment faire. J’ai découvert ma passion en étudiant le cinéma documentaire. Parce que c’est une étude. Vous devez le pousser à une limite. Vous pouvez dire aux gens « essayez de trouver » votre passion, mais vous ne pouvez pas la rechercher, vous devez la trouver. Pour faire du cinéma documentaire, il faut avoir une vocation.

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