Compétition France

Kathleen Evin : « Jurée, c’est un art de diplomate ! »

Kathleen Evin au micro. © Christophe Abramowitz

L’hôtesse du magazine culturel « L’humeur vagabonde », rendez-vous hebdomadaire france-intérien, est jurée de la sélection Documentaire national du FIPADOC 2020. Nous avons abordé avec elle son rôle dans le jury, les ponts entre documentaire et journalisme, et ses recommandations en la matière.

Champ / Contrechamp : C’est votre première fois au FIPADOC de Biarritz, vous êtes jurée pour la sélection nationale. Expliquez-nous comment ça se passe.

Kathleen Evin : la sélection est superbement faite par l’équipe d’Anne Georget. Elle et Christine Camdessus ont fait un travail de folles ! Il fallu voir plus de 100 documentaires pour faire seulement la pré-selection qui est la  « nôtre ». Il en reste douze en lice, parmi lesquels nous serons obligés de n’en choisir qu’un seul, et c’est terrible ! Ils ont tous un intérêt, une intelligence, un regard particulier.

Pourquoi une sélection exclusive de documentaires nationaux ?

Faire plusieurs chapitres, plusieurs catégories, cela permet de primer un maximum de films. Un documentaire qui reçoit un prix ici est assuré d’avoir une bonne diffusion, même à l’étranger. Ce qui permet presque aux réalisateurs d’avoir une prévente pour leurs futurs projets. Les sélections sont faites par des professionnels. Il n’y a pas de publicités, même les chaînes qui financent le festival n’imposent aucune pression. Tout le monde a mon mail mais personne ne m’a contactée avant, même pas une seule demande pour boire un café avec un producteur. C’est un prix extrêmement respectable, ce qui permet aussi des résultats incontestables ensuite. Ce qui fait aussi de la pré-sélection déjà un marche-pied formidable en soi.

Quels sont les critères pour juger un documentaire ?

Il faut de tout : l’intérêt du sujet, l’originalité de l’angle d’attaque, et puis aussi la qualité du cadrage, des images et du commentaire. Je crois que c’est vraiment un ensemble. Il y a des critères objectifs, et des critères subjectifs, ce qui nous touche davantage personnellement. Nous trois, du jury national, il va bien falloir qu’on en discute ensemble !

Vous pensez que la délibération sera évidente, ou au contraire qu’elle sera plutôt à l’origine d’âpres négociations et de déchirements amicaux dans le sang et la sueur ?

Ah ça… Je n’en sais rien ! [rires] Avec mes deux compagnons, on s’est donné deux jours pour tout voir et la nuit pour réfléchir. On va voir si on a chacun sélectionné les mêmes – ou pas – et on discutera pour se convaincre. J’étais administratrice à la SCAM (Société civile des auteurs multimedia) pendant longtemps, et nous distribuions des prix. Il fallait écouter énormément d’émissions, de reportages et de documentaires radio. Souvent, ce qu’il se passe, c’est qu’il faut sacrifier ce qui nous plaît le plus pour se mettre d’accord sur un deuxième choix, qui lui rassemble davantage. C’est un art de diplomate !

Pourriez-vous nous présenter les deux autres membres de votre jury ?

Gilles Elie-Dit-Cosaque a un panel assez large d’activités : il écrit, réalise et est aussi photographe. Xavier Villetard est réalisateur de documentaires.

Est-ce que votre œil de journaliste sera différent du leur, de réalisateur, et orientera votre choix ?

Oui je pense. Mes deux co-listiers auront un regard plus professionnel, sans doute, sur le cadrage, la façon dont c’est monté… Même si depuis le temps que je traite du docu’ je connais ça aussi. Mais je m’attache peut-être plus à la façon dont le sujet est traité, à ce que j’appelle l’angle, à la signature, à la façon dont un réalisateur va me faire rentrer dans son sujet. Je pense qu’on est bien complémentaires.

Votre émission de radio s’appelle « L’humeur vagabonde », sur France Inter. Vous faites parler les gens sur leur travail, de leurs œuvres. Pourquoi ne peut-on pas dire que vous faites du documentaire radio ?

Mon émission, qui a été quotidienne pendant dix-huit ans, maintenant hebdomadaire, est un « magazine culturel ». J’ai choisi ce titre parce que ça me permet de parler de tout. Tout est culturel : la politique, les romans, les documentaires ou la musique. Je reçois quelqu’un pour approfondir un thème, le thème de l’invité.e. A partir d’archives ou autres, je prépare, puis on discute. En radio, le documentaire est très précis, il y en a par exemple sur France Culture. On prend son temps, on tourne pendant des mois. Quand on fait du documentaire, on évite justement de faire du commentaire. On laisse parler les gens et les ambiances. C’est nécessaire et important.

Dans Abbas by Abbas par exemple, qui fait partie de votre sélection, c’est bien le documentariste qui présente le travail du photographe en lui posant des questions.

C’est vrai, mais ce film a les défauts comme les qualités d’un premier film. Abbas, je le mets au panthéon des trois photographes qui me font vibrer, c’est un regard… magnifique. Le film est très touchant. Mais vu qu’ils sont amoureux de ce personnage, ils le font parler, alors que les photos parlent déjà toute seules. Que le réalisateur rentre dans le champ, pose des questions, que le photographe soit mis en scène, ce n’est pas ma conception du documentaire.

Quel est le documentaire qui vous a fait vibrer ? Que vous conseillerez ?

Il y a ce réalisateur américain, Ken Burns, et surtout son premier documentaire. Il a fait un film sur la guerre de Sécession aux Etats-Unis, The Civil War. C’est a priori un sujet intraitable puisqu’il y a très peu de photos et pas de survivants. Ce jeune homme a relevé le défi, avec les rares archives, il a retrouvé des historiens, filmé les plaines des batailles, et c’est passionnant. Il présente quelque chose qui, pour les Européens, est regardable et compréhensible, qui prend en compte tous les points de vue. C’est bienveillant, et d’une cruauté terrible à la fois. C’est lui le documentariste qui m’a touchée, ses autres travaux aussi, et pourtant j’en ai vu des docus… C’est le côté extraordinaire des américains. Ils sont capables du meilleur et du pire : ils peuvent faire des trucs insupportables, envahissants, vulgaires, qui bouffent nos télévisions ; mais quand ils font quelque chose de bien, c’est mieux que tout le monde.

Jusqu’à présent, des coups de cœur dans le programme du FIPADOC ?

J’ai vu deux documentaires formidables. Le premier, Les belles dames, est tourné dans une maison de retraite pour femmes. Elles se demandent si elles vont accueillir un résident masculin. D’abord, l’anecdote est drôle, mais ça dépasse cela, c’est extraordinaire. Ce que racontent ces femmes… ça décrit la génération de nos grands-mères, ça dépeint une société française qui a complètement disparu. Elles sont féministes, elles rient toutes :« il aura fallu qu’on soit veuves pour être tranquilles et autonomes ! » A l’opposé du spectre, il y a le documentaire Vie et destin du livre noir. La destruction des juifs d’URSS. C’est remarquable. C’est un sujet que je connais très bien, mais ils ont trouvé des archives jamais vues, et le commentaire est parfait. C’est un film nécessaire, tout le monde devrait le voir.

Comment vous êtes-vous retrouvée dans l’aventure FIPADOC ?

Je connais Anne Georget, nous apprécions le travail de l’autre, je l’avais d’ailleurs reçue dans mon émission. Elle fait elle aussi des documentaires remarquables. Par exemple, Les carnets de Minna. Une femme, déportée à Terezin, avait laissé un carnet de recettes sous le plancher, retrouvé 70 ans plus tard. On a retrouvé son descendant à New York, et Anne a retracé l’histoire, la déportation et l’héritage de cette femme. Nous aimons les mêmes sujets. Elle a fait d’autres documentaires autour de la mémoire et de la transmission.

Vous connaissez aussi Carmen Castillo, à l’honneur de cette édition du festival. Pourriez-vous peut-être également nous parler de son travail ?

Carmen Castillo raconte des histoires sidérantes, comme La flaca Alejandra que je vous recommande vraiment d’aller voir. Alejandra était une amie du réseau de résistance dont Carmen faisait partie sous Pinochet. Sous la torture et par peur de la douleur, Alejandra a craqué et les a trahis. Ils ont tous été arrêtés, torturés, certains tués. Carmen, retournée au Chili depuis que la démocratie est revenue, l’a retrouvée, l’a fait parler, l’a filmée. C’est un documentaire inouï, un dilemme sans réponse, je n’avais jamais autant pleuré. Allez le voir.

Même avec votre œil de journaliste, vous êtes plus tournée vers les documentaires historiques finalement.

Pas forcément, par exemple en France… Oui, si, c’est vrai ! Je pense à une série documentaire qui m’a marquée, sur la fin de la classe ouvrière en France, avec de nombreuses images d’archive, d’interviews…

Le documentaire est l’une des meilleure manière de redonner vie aux archives.

Ce que j’aime aussi, c’est le travail de long court. Quand on laisse aux gens le temps de parler, quand ils sont imprégnés par leurs sujets, même sans avoir tous les mots, ils disent des choses bouleversantes. Il faut que les réalisateurs les laissent parler. Il faut le temps. En radio c’est pareil. Il faut écouter. Il faut une bonne première question, puis creuser ce que l’interviewé.e dit d’intéressant, de sincère. C’est ce qui marque la différence entre les bons documentaires et les mauvais.

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