Compétition France Hors compétition Impact

Exposer le réel, l’audace des journalistes

Abbas by Abbas, Kamy Padel. FIPADOC 2020

A la Gare du Midi, la matinée de mercredi a commencé par la projection de Abbas by Abbas, de Kamy Pakdel, suivi de Silent radio, de Juliana Fanjul. Les deux documentaires mettent à l’honneur le courage des journalistes.

Journaliste est un mot valise dans lequel il est possible de fourrer n’importe quelle conception de l’information, de sa fabrique et de sa diffusion. Deux documentaires en montrent les facettes les plus brillantes.

Le premier, Abbas by Abbas, est en lice pour le Grand Prix du documentaire national. Abbas était grand reporter à l’agence Magnum. Journaliste grand reporter, photographe, l’un des plus grand de son temps, ses photos de l’apartheid en Afrique du Sud à la révolution iranienne, des années 1970 à aujourd’hui, ont fait le tour du monde.

Le second, Silent Radio, figure sur la liste de la sélection « Impact ». Juliana Fanjul braque ses caméras sur la journaliste mexicaine Carmen Aristegui. Licenciée de la radio publique après avoir dénoncé des affaires de corruption impliquant le président Peña, elle est devenue une icône incontournable de la lutte contre la censure institutionnelle.

La photographie et l’investigation

Carmen Aristegui et Abbas sont liés par la réalité de leur boulot. Montrer l’ailleurs ou révéler les engrenages d’ici, leurs quêtes sont semblables. Un homme et une femme indispensables, un pour archiver le passé, l’autre pour pouvoir comprendre le présent. Dans l’œil juste des deux documentaristes, c’est le courage qui porte les histoires.

Silent radio (Julianna Fanjul), FIPADOC 2020
Carmen Aristegui dans Silent Radio (Juliana Fanjul)

Une vocation

Après la projection, on demande à Kamy Pakdel d’attacher un seul mot à Abbas. « Vocation », répond-il. Les traits de personnalité mis en avant de nos deux protagonistes se ressemblent : des convictions robustes, une opiniâtreté persistante, une éthique professionnelle sans faille, et une absence totale de… docilité.

Abbas savait qu’il allait mourir. Vingt ans que Kamy Pakdel voulait faire un film sur son travail. Quand son ami l’appelle pour enfin mettre en route le projet, le photographe requiert de tourner le plus rapidement possible. « Il était souriant, fort, comme d’habitude », commente le réalisateur. Le film dispose des photographies du grand reporter, en noir et blanc, selon des thématiques précises. D’abord la violence, en Iran, en Israël ou au Vietnam ; puis la spiritualité, le fanatisme sous tous ses dieux ; la dérision comme sous le règne de Bokassa ; la beauté, quand il n’y a rien d’autre à prononcer qu’une onomatopée ébaubie, et d’autres encore. On le voit, lui, marcher dans le 18ème arrondissement, vieil homme aux yeux pétillants jusqu’à la fin et à l’esprit d’une rare vivacité. « Un photographe qui dit ne bougez pas fait mal son travail ! », plaisante-il dans le film. Ses photos sont des « moments suspendus » de l’histoire. D’ailleurs, en contexte d’affrontements, de chaos, de bataille, de foule, lorsqu’un homme lui criait « No photos ! », il répondait toujours sa formule sésame « C’est pour l’Histoire ». Des moments suspendus, ses photos sont aussi des symboles, des témoignages, une mémoire, autant que des œuvres d’art.

En 2015, Carmen Aristegui est l’une des grandes voix de la radio publique mexicaine, MVS. Elle dévoile l’attribution frauduleuse de marchés publics par le président de l’époque, Enrique Peña, membre du Parti révolutionnaire institutionnel, indéboulonnable depuis 70 ans. La violence de la guerre contre les cartels imprègne le quotidien, la censure sévit, et les élus adoptent pour beaucoup un fonctionnement mafieux. Le média public Televisa est à la botte de l’exécutif, le président jeune et gominé fait un parfait personnage de telenova. Les journalistes sont violentés. La réputation de Carmen la protège, les gens crient son nom dans la rue, crient à la justice, et un cortège de fans apparaît souvent dans son sillage. Lorsqu’elle est écartée de l’antenne, les juges de la Cour Suprême refusent d’analyser ce qu’elle rapporte comme une blessure à la liberté d’expression. On a retiré aux mexicains leur « droit à écouter », allègue-t-elle. Depuis, elle a fait d’internet son espace et a créé une plateforme d’investigation.

Menacés mais obstinés

Lorsque son équipe est menacée, lorsque ses locaux sont victimes d’une effraction, Carmen Aristegui n’abandonne pas. Elle recourt aux ONG, qui restent inefficaces. Le parti et la télé s’allient. On chercher à l’effrayer, à la disqualifier, à critiquer hypocritement sa méthodologie de travail. Les menaces de mort pleuvent, ses collaborateurs démissionnent, le gouvernement persiste dans le cynisme et les démentis. Dans le documentaire, un des membres de son équipe explique la nécessité du psychiatre, la peur, le besoin d’antidépresseurs. Une réalité peu connue qui s’étend sur la vie des fantassins de l’information. Comment envisager lutter contre une véritable culture de la corruption ? Dans la rue, les gens la remercient pour la fenêtre de liberté qu’elle leur ouvre. Elle continue de publier des témoignages, des enquêtes, même en période électorale, quand le compteurs de morts « suspectes » grimpe jusqu’aux nombres à trois chiffres. Tête baissée, Carmen récupère l’antenne après l’élection de Andrés Manuel López Obrador, le 1er décembre 2018. Carmen Aristegui incarne le contre-pouvoir médiatique et sa force démocratique.

Quand sortir les enquêtes ? Jusqu’où emmener son équipe ? Pour Abbas, les questions sont légèrement différentes. Faut-il montrer les photos tout de suite ? « Cet homme était délicieux et affable. Je me suis demandé si ce n’était pas un problème éthique de le représenter en symbole de l’apartheid », se demande-t-il par exemple dans le documentaire. « Ce n’est pas l’homme que je photographie, mais son uniforme, ce ne sont pas les personnages mais ce qu’ils représentent ».

Pourquoi donc s’acharner ?

Pourquoi s’acharner à montrer ce que personne ne veut voir ? Pourquoi s’acharner à dire des choses que personne n’a demandé à savoir ? Comment le journaliste peut-il savoir ce qui fait l’Histoire, ou ce qui nourrit le débat ? Ces deux documentaires posent la question de la responsabilité des journalistes, des limites de cette responsabilité, et du code moral qui devrait/pourrait guider leurs actions.

Est-ce une question de besoin, de vocation ou de morale ? Pourquoi divulguer à tout prix ce que certains s’efforcent de garder secret ? Tant d’énergie, de zèle, de temps, de précautions, de talent. Tout ça pour parfois voir s’installer le danger, la crainte et les représailles. Tout ça parce que les gens « méritent » de savoir.

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