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« Dans un documentaire, la caméra est le personnage principal », dialogue avec le réalisateur franco-iranien Mehran Tamadon

Membre du jury Fipadoc 2019 en compétition nationale, Mehran Tamadon revient sur sa vision du cinéma, son oeuvre et ses appréhensions. Issu d’une famille communiste et fervent athée, il a réalisé trois documentaires dans lesquels il interroge la possibilité du vivre ensemble dans l’environnement dogmatique iranien.

Vous avez démarré un nouveau projet, une fiction, d’où vous est venue cette envie ?

Je n’ai pas de formation de réalisateur, je suis architecte de formation. Je conçois mes films comme des expériences. Aller dans une maison avec des mollahs, créer un lien avec eux, par exemple. Je ne filme pas les autres, je filme mes expériences avec eux. Faire une fiction, c’est une nouvelle expérience.

Depuis 2016, je travaille dans un hôpital psychiatrique. J’interviens pour animer des ateliers vidéos avec des personnes psychotiques. L’idée de faire de la fiction est née de là-bas. La folie est un moment. Les fous ne sont pas toujours fous. L’état de folie est un état où la personne est collée, plaquée, à elle-même. Nous, on construit des doubles. À ce moment précis, vous n’avez pas accès à toute ma personne car elle est éparse. Ma réalité part dans tous les sens. Il y a deux minutes, je vous parlais, mais je pensais à mes enfants, puis à New York. Si je vous donnais accès à tout ce qu’il y avait dans ma tête, vous vous diriez, « il est fou ! » Vous avez accès à un double de moi simplifié, que vous pouvez comprendre et accepter.

Les moments de folies sont ceux où les deux parties ne font plus qu’un, où les doubles disparaissent. J’essaie avec la vidéo de leur procurer cette distance, de fabriquer à nouveau cette peau en atelier. L’essentiel dans cet exercice, c’est de se voir. Ils franchissent un pas. Certains se trouvent plus réels que s’ils se regardaient dans un miroir.

Pour vous, le cinéma du réel crée donc un réel qui n’existe pas antérieurement. Que pensez-vous des réalisateurs qui prétendent se fondre dans le décor pour ne pas influencer l’action, qui disent chercher l’authenticité et la vérité ?

La théorie veut en effet que la réalité filmée ne soit pas construite. Mais la caméra est une tierce personne qui dérange, elle est là, on doit faire avec. Il faut qu’elle agisse dans la relation, la permette, la transforme. Lorsque je dis à des mollahs que je suis athée, je le dis devant une caméra. S’ils assument ce que je dis, ils le font en public. Ils sont obligés d’accepter la différence face caméra.

La caméra n’est pas là juste pour montrer, elle est là pour faire bouger les choses. Sans caméra, vous imaginez bien que je n’aurais aucune raison d’aller discuter avec des mollahs. Ce qui est particulier dans le documentaire, c’est que le personnage principal, on ne le voit pas. C’est la caméra.

Mehran Tamadon a réuni dans Iranien quatre mollahs dans une maison pour vivre et débattre durant quarante huit heures.

Comment avez-vous fait pour réunir ces mollahs ?

Cela m’a pris trois ans. Pour que ce film devienne possible, il ne fallait pas seulement qu’ils acceptent le dialogue, mais que moi aussi. J’avais une telle colère en moi suite aux élections truquées de 2009 (ndlr: victoire contestée de Mahmoud Ahmadinejad, lors des élections présidentielles iraniennes, à l’origine de la protestation appelée mouvement vert), que ce n’était pas évident.

Que retenez-vous de cette expérience ? La caméra a t-elle permis quelque chose de nouveau ?

Ce qui m’intéresse est de voir s’il est possible que le lien soit plus fort que le mur idéologique. Exemple : si je dis que je ne suis pas d’accord avec la personne en face de moi, le lien peut permettre d’empêcher cette personne de se lever et de partir. Il serait plus fort que ses principes idéologiques. Mais ces essais ne réussissent pas du premier coup.

Ce que je retiens est que je suis parvenu à assumer cette relation avec des personnes que je n’apprécie pas, qui défendent un régime dans lequel je ne me reconnais pas. Qui torturent une partie de la population. D’autant que la convivialité est nécessaire pour créer la parole. Si tu ne souris pas, l’autre n’aura pas envie de te parler.

Je ne réponds pas tout le temps, ce qui peut être frustrant pour le spectateur. Je souhaite lui laisser un espace d’interprétation. Dans une démocratie, on est obligé de se frustrer pour que l’autre existe, je créée donc un espace de démocratie pour dialoguer.

La première chose qui m’intéresse est de comprendre où suis-je moi-même enfermé. Cette question de l’enfermement est posée par Michel Foucault dans Les Mots et les Choses. Pour moi, la rencontre avec les mollahs ne vise pas seulement à dénoncer ou à critiquer, mais aussi et surtout à me poser la question de ma propre capacité à dialoguer. Ma capacité à entendre et à supporter d’être frustré face à l’autre.

Pourquoi avoir choisi le support documentaire ? Contrairement à l’architecture, où tout est maîtrisé, le rapport avec l’image provoque la frustration en raison de son imprévisibilité. Certes, on bâtit grâce au montage après le tournage, mais cela se fait à partir de matériaux saisis et non calculés.

Disons que les choix, dans la vie en général, ce sont des concours de circonstances. La première fois que je me suis retrouvé dans ce milieu, celui du cinéma documentaire, c’était lorsque j’ai rencontré une femme qui voulait interroger les soldats gazés par les bombes chimiques à Téhéran lors de la guerre Iran-Iraq. Son petit ami était en France à l’époque, et il m’a demandé de l’accompagner. Un nuit, on est allé dans une cérémonie de deuil où ces personnes gazées par les bombes chimiques étaient présentes. Je n’avais aucune envie de me retrouver avec ces défenseurs du régime, donc je suis resté dans la voiture. Mais elle ne sortait pas, donc je l’ai rejoint. J’ai commencé à discuter avec un milicien et, en seulement vingt minutes, je lui ai dis tout un tas de choses que jamais je n’aurais pensé exprimer face à un fervent défenseur de la République Islamique d’Iran.

J’en ai retenu que nous sommes tous similaires. Nous pouvons nous parler, même si nos idées sont extrêmement opposées, et que les risques sont importants. Cela prouve que j’étais enfermé dans mon ghetto. Je pensais qu’il serait incapable de parler avec moi, et moi de même. Il faut juste trouver le lien. Avec le documentaire, je voulais voir dans quelle mesure il est possible de créer une soucoupe dans laquelle il serait possible de se rencontrer. Souvent le cinéma iranien parle de notre milieu, plus que de l’autre, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est l’autre. Je ne supporte pas les films qui nous donnent le bon rôle.

Bassidji, 2009, Mehran Tamadon

Quelle place vous donnez -vous dans vos films, dans vos « expériences » ?

Au départ, je ne voulais pas être filmé. Cette décision a été prise dans Bassidji, mon film sur les milices du régime. Les personnes que je filmais étaient tellement fortes et séduisantes que si je n’étais pas là, on ne voyait pas le contrepoids. C’était une contrainte pour éviter qu’il ne devienne un film de propagande. Même si je parle d’eux, mon image montre que j’en ai peur, à travers mes silences et bégaiements. Ma peur parle de la dictature.

Est-ce que vous croyez en la théorie de Farad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien, qui avance que la théocratie iranienne est en train de se vider de son caractère religieux ? L’Iran connaît une révolution silencieuse puisque la pratique de la religion a tendance à s’accroître dans le cercle privé, tandis que le caractère religieux des institutions s’estompe.

Les sociologues cherchent avant tout à apporter des réponses, mais la société iranienne est très dure à saisir. Tout d’abord, elle est complexe, ensuite, il n’existe ni véritable sondages, ni vraies élections, ou même candidats. Il faut mettre le nez à l’intérieur du milieu ultra conservateur de ceux qui défendent le pouvoir en place pour comprendre.

Quelques années auparavant, beaucoup le faisaient avec cœur. J’ai filmé un personnage que je connaissais depuis des années. Il m’a dit : « Écoute Mehran, je t’aime beaucoup, mais si je vois qu’avec ton film, tu milites contre le régime, je te croque la gorge ». Il l’a crié. Il voulait me signifier que le film que je faisais avec lui n’était rien à côté de son mur idéologique.

Que pensez-vous des critiques sur le biais de la vision occidentale ? L’idée que l’on ne perçoit que les tremblements de la théocratie. L’infime partie de la réalité qui nous donne envie, l’idéal orientaliste revisité par les aspirations à la liberté et à la démocratie.

La vision est forcément biaisée. De la même manière qu’eux ont une vision très caricaturale de la France. Pour moi, cette différence ne doit pas être un fantasme mais doit pouvoir être mesurée pour mieux connaitre l’autre. Peut-être existe-t-il un abime entre nous à l’origine, mais en parler sans violence permet de mieux le saisir.

Quel est le but ultime d’un documentaire pour vous ?

Je me fiche de me cultiver. Ce qui m’intéresse est de récolter de nouvelles clés pour mieux comprendre mon environnement. Pour vivre. L’existence d’une oeuvre prend du sens quand elle nous questionne. Le spectateur doit être touché et s’interroger pour entrer dans une phase d’introspection. Si je regarde des films, ce n’est pas pour me cultiver afin d’aller parler dans les salons. Deleuze disait que tout ce qu’il lisait, il s’en servait pour écrire son livre, et après il l’oubliait, car il n’en avait plus besoin. J’adore !

Vous avez enseigné à la Fémis. Quel apport pédagogique vous tenait le plus à cœur ?

Aujourd’hui l’image existe partout, les téléphones sont omniprésents. Mais dès que l’on filme avec une caméra, soudain, les gens s’étonnent : « pourquoi tu me filmes ? ». Ce qui m’intéresse est de voir quand filmer devient un enjeu. Comment faire pour que l’autre accepte d’être filmé ?

J’ai donc demandé aux étudiants d’aller filmer dans la quartier de la Goutte d’or qui se situe à côté de la Fémis (ndlr : 18 arrondissement, à l’est de la butte Montmartre), dans lequel beaucoup n’avaient encore jamais mis les pieds. Il fallait les faire sortir de leur ghetto. Certains refusaient d’y aller, d’autres n’osaient pas sortir la caméra. On s’est demandé : qu’est-ce que filmer ? Qu’est-ce que le danger ? Comment fabriquer un lien, comment rendre possible l’expérience cinématographique ?

Quel statut avez-vous en Iran ?

Le statut d’expulsé ! J’ai été expulsé à la toute fin du tournage de Iraniens. Je sais pas si c’est définitif, on ne sait jamais. Pour la suite, le problème que tu sois iranien ou cambodgien, c’est que l’on veut que tu parles de ton pays. C’est le piège de l’auteur, on veut savoir en quoi son oeuvre parle de lui. Mais au bout d’un moment, tu as envie de parler du monde. Mon prochain documentaire traitera donc de l’Iran, il soulèvera la question de mon retour. 

Propos recueillis par Nina Jackowski et Valentin Boulay

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