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Roxanne Riou de Tënk, « Un film naît réellement au moment de sa diffusion »

 

Créée en 2016, la plateforme de vidéo documentaire à la demande Tënk s’est rapidement imposée comme un acteur décisif de la diffusion du cinéma du réel. Retour avec Roxanne Riou, responsable de la communication et de l’éditorial, sur l’histoire d’un projet qui ne cesse de surprendre.

ScPoBxFipadoc2019

C’est la première fois que Tënk est présent au Fipa ?

Oui exactement, du moins officiellement. Le fait que le Fipa se soit resserré sur la production documentaire a un sens très important pour nous. Il y a cette année un échange de communication et de visibilité entre le Fipadoc et Tënk. On a un stand au niveau de l’espace numérique afin de rencontrer les festivaliers et de parler de Tënk. En plus de cela, on programme trois films de l’édition en cours qui viennent d’être mis en ligne sur la plateforme. Enfin, on a remis un prix sur la jeune création. On l’a remis à la réalisatrice polonaise Anna Pawluczuk pour Raz, Dwa, Zerodans lequel Une petite fille de 9 ans lutte pour réaliser son rêve, celui de devenir une athlète de gymnastique rythmique. Le prix est doté de 500 euros pour l’auteur. C’est symbolique dans l’économie d’un film mais ça peut permettre à des jeunes auteurs de développer un projet.

Tënk c’est quoi ?

C’est une plateforme accessible sur internet. Les films sont disponibles en streaming, on a entre soixante et soixante-dix films (courts/longs, anciens/récents, internationaux) dans notre programmation qui entrent dans des catégories comme histoire, musique, écologie, grands auteurs, « première bobine » dédiée aux films étudiants. On travaille avec vingt programmateurs qui nous font remonter des films de leur culture personnelle où de ceux qu’ils découvrent dans leur milieu professionnel. Dans ce groupe de programmateurs on a deux projectionnistes, deux ingénieurs du son, des réalisateurs, des producteurs, des monteurs. On a ensuite nos parties thématiques qui est une sorte de pas de côté créé pour guider les abonnés, « les escales ». Six films sont présentés avec un texte qui accompagne les thèmes. Ces derniers temps il y a eu la Syrie, la montagne et c’est le jazz actuellement. Des films courts, des films longs, des films anciens, des films récents avec une grande diversité internationale. Toujours avec des films qui ont un regard très subjectif sur le monde. On reconnaît une importance du journalisme d’investigation et à l’enquête mais la ligne que l’on défend est très différente des formats télévisés. On se dirige vers du cinéma, de l’artistique et du singulier afin de fournir à notre public des œuvres très créatives. Le site marche sur abonnement avec un tarif à six euros par mois et quatre pour les étudiants.

Qu’est-ce qui fait l’originalité de Tënk ?

On a créé Tënk en 2016 à Lussas, en Ardèche. C’est le bastion du documentaire en France, sur mille habitants on est quarante professionnels à travailler à l’année sur douze structures différentes qui jalonnent toutes les étapes de fabrication d’un film, de l’écriture à la post-production et diffusion en passant par le festival, les Etats Généraux du film documentaire et un master documentaire. La particularité c’est de développer dans ce contexte très fertile l’univers du documentaire d’auteur. Le festival a lieu depuis trente ans et n’est pas compétitif, il prend plutôt la forme d’une université d’été. Ce projet part d’une constatation d’un collectif de producteurs internationaux, « Lumières du monde », qui prouve qu’on arrive à réunir de l’argent pour les films documentaires, qu’il y a une fenêtre d’opportunité immense. Mais la difficulté se trouve dans la diffusion. Auparavant, les chaînes locales françaises soutenaient énormément les projets documentaires audacieux sans formatage télévisuel. Le problème c’est qu’elles n’avaient pas assez de moyens. Il faut savoir que les diffuseurs ont un effet de levier décisif. Le réalisateur peut trouver des premiers financements (souvent publics au départ) pour initier son projet. Ensuite, le réalisateur doit trouver un producteur pour lancer un processus de financement plus important. Une fois que ce duo là bataille pour le film, ils peuvent accéder à une sphère de subventions, où les diffuseurs interviennent enfin. Avec les différentes législations des années 2000, les chaînes locales se sont retrouvées acculées.

On a donc appris des manques et des besoins pour finalement se diriger sur le médium web. On a fait le choix d’une plateforme SVOD (subscription video on demand) qui marche sur abonnement et qui permet une sorte de roulement avec des nouveaux qui remplacent les plus anciens chaque semaine. On achète les droits de diffusion aux ayants droit, pour une durée de deux mois. On leur propose dès lors de le mettre définitivement sur la plateforme VOD « de rattrapage », avec un droit à la location de deux euros pour quarante-huit heures.

C’est un problème ou un avantage d’être basé en Ardèche ?

Personnellement, c’est pour moi un immense avantage d’avoir un cadre calme où la nature est omniprésente. C’est assez exceptionnel, surtout grâce à la richesse de notre « écosystème du documentaire », où les rencontres et les interactions sont très aisées. Je pense que c’est bénéfique aux réalisateurs de se rendre en Ardèche dans un coin inspirant pour finir leur film grâce à nos infrastructures de post-production. Cela permet de s’aérer durant une période très stressante pour un auteur.

© Pour la suite du monde – Michel Brault, Pierre Perrault – ONF

C’est quoi le futur de Tënk ?

Notre version numéro un est arrivée à certaines limites. Une version deux va voir le jour début 2020. La première ambition, celle de la diffusion, réside dans la volonté de lutter contre le manque de visibilité des films. Ils disparaissent très vite après leur diffusion ou ne sont jamais diffusés à grande échelle, ils meurent sans avoir vécus. Alors que le propre d’un film est de naître réellement au moment de sa diffusion. Cette ambition se doit d’être complétée par celle de l’accompagnement à la création. On peut s’engager sur des films afin d’apporter de l’apport en industrie, c’est-à-dire la location d’une salle, la présence de techniciens, et les salles de post-production qu’on a construit à Lussas. L’une des particularités de Tënk est d’être très attentif aux nouveaux auteurs, d’être présent dans les écoles et de donner un espace de diffusions à ceux qui n’en ont pas. C’est le cas des étudiants en documentaire.

Le talon d’Achille d’un documentaire, c’est cette étape de post-production. On peut parfois prendre son temps, mais souvent il faut tourner, coûte que coûte. Les gens tournent mais n’ont parfois pas les moyens de monter leurs films de façon professionnelle, alors que c’est une étape impérative.

Votre public c’est qui ?

On essaie tout d’abord de créer une certaine diversité dans l’offre de films pour atteindre une large échelle. Le documentaire a quelque chose d’exceptionnel dans sa transversalité.
On n’est pas trop dans une logique d’audimat, on a des chiffres sur les vues évidemment mais on préfère ne pas les communiquer pour ne pas tomber dans les écueils des médias traditionnels. Après sur les gens qui sont abonnés, on souhaitait préserver la vie privée de notre public jusqu’à être confrontés à une opacité sur nos abonnés qui n’était plus possible. On a donc fait une enquête sur un panel de deux milles personnes. Les chiffres nous ont appris qu’on a deux ensembles, un panel de 25-35 ans puis une grosse tranche de 50-65 ans. Il existe donc une population jeune, mais la question c’était de savoir si elle allait se retrouver dans notre style.

Au-delà de membres très proches du documentaire de par leur profession. 20% ont découvert le documentaire d’auteur grâce à Tënk. Beaucoup ignorent la créativité grandissante du documentaire, on a donc investi les festivals et les institutions culturelles pour faire découvrir de nouveaux horizons de l’image. Par ce biais, on a étendu les profils de notre audience. Beaucoup cherchent à retrouver ce qui existait à la télévision il y a une vingtaine d’années, car ils ne prennent plus plaisir avec les programmations actuelles, ils cherchent des alternatives dans leur rapport à l’image.

Comment parvenir à une viabilité économique de Tënk, qui doit atteindre dix mille abonnés ?

Cela passe forcément par des partenariats. On a des accords avec des écoles, par exemple grâce à un dispositif mis en place en Auvergne-Rhône-Alpes avec les collégiens et les équipes enseignantes. On travaille avec les universités, les écoles d’art, de cinéma, de théâtre. En fait, il faut savoir qu’on est à sept mille abonnés nominatifs et individuels mais à 3000 de plus si l’on comptabilise les institutions, comme par exemple les médiathèques. Viennent ensuite les partenariats médiatiques qui permettent de défendre Tënk. Depuis le début, Médiapart choisit deux films de notre programmation chaque mois. On a deux autres partenariats importants, celui de France Inter, et sa chronique de Dorothée Barba qui commente un de nos films chaque mois mais également avec le LSD, la série documentaire de France Culture.

Pourquoi aujourd’hui la diffusion ne diffuse pas plus du documentaire d’auteur ?

C’est une question complexe. Selon moi, la motivation économique est primordiale, quand un film est calibré, la marge de risque est moindre. Lorsque la patte est standardisée, les téléspectateurs ont des repères. Les chaînes nationales ne sont pas dans une démarche pédagogique, ni de questionnement sur ce que les images peuvent dire du monde, il n’y a pas de recherche sensible de ce côté là. On a peut-être une image biaisée du public, mais oui la question de l’audimat est primordiale pour eux et les entrave dans leur choix. La prise de risque n’est pas possible.

C’est quoi un documentaire ?

Selon moi, le documentaire n’est pas une idée qui doit se déployer dans un carcan, cette idée doit se développer dans une structure cinématographique autour d’un auteur, de ce qu’il a envie de faire. Le traitement est donc très différent, parfois expérimental. Il nous est même arrivé de diffuser de la fiction. Certaines personnes, surprises, nous ont envoyé des messages en nous demandant pourquoi. Selon nous, il y a des auteurs qui créent des fictions avec une approche très « documentaire », où le réalisateur insuffle à son film un regard très attentif à ce qu’il se passe autour de nous. Le rapport au réel est bien sûr subjectif selon les regards.

C’est quoi l’incontournable de Tënk en termes de visionnages ?

On a eu Vers la tendressed’Alice Diop, lauréat du César du meilleur court-métrage. Il était en ligne lorsqu’il a obtenu le César, par conséquent il a très bien marché. C’est un film sur le rapport à l‘amour et aux femmes de trois mecs qui vivent en banlieue parisienne. Ceux qui sont les plus vus sont souvent les courts-métrages, c’est symptomatique de notre public et des retours que l’on a. Les gens disent souvent qu’ils n’ont pas le temps et favorisent les créations courtes. On a un film qui s’appelle Hopptornet, de Alex Danielson et Maximilien Van Ayertryck, un court de seize minutes. C’est un dispositif simple et très rigide où des gens montent sur un plongeoir à 10 mètres au dessus d’une piscine, des gens qui ne sont pas des pros. Ils sont confrontés à toutes les questions de l’hésitation et de la peur. Cette métaphore a plu, il a été très visionné. Il y a eu Récréationégalement de Claire Simon aussi, qui suit des interactions entre les enfants d’une cour d’école maternelle. Des exemples parmi tant d’autres !

Questions de Valentin Boulay

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