Compétition International

Rithy Panh : raconter l’indicible

Parti à la recherche des tombes inconnues, Rithy Panh met des mots et des images sur son traumatisme familial mais aussi sur celui d’un pays qui doit entretenir cette mémoire.

Rithy Panh était venu présenter son nouveau documentaire, Les tombeaux sans noms, nouvelle déclinaison de son travail mémoriel sur le génocide au Cambodge. De 1975 à 1979 les khmers rouges dirigés par Pol Pot ont mis en place un régime communiste : le Kampuchéa démocratique. Quand on lui demande si c’est le point final dans cette histoire, il répond « Au début c’était un unitaire, puis un diptyque puis une trilogie… je ne sais plus? si j’arrive à faire autre chose c’est que cela ne me hante plus ».

Dans son précédent film L’image manquante, le réalisateur franco-cambodgien racontait son enfance à l’aide de moulage en argile. Dans ce documentaire, ce sont des tombeaux qui manquent. Ceux de la famille de Rithy Panh, enterrés quelque part, sur cette terre. « Je cherchais à parler aux âmes, à leur trouver un habit de paix et à trouver le mien ». Car sans ces tombeaux, nulle sépulture sur laquelle se recueillir, le deuil devient impossible. Oui mais où ? c’est toute la question qui est posée.

Le film est répétitif mais sans pour autant être rébarbatif. Les séquences se ressemblent mais c’est un parti-pris de narration. On y voit encore et encore ces mêmes femmes âgées, récitant des incantations pour retrouver les tombes, se livrant à des rituels religieux qui peuvent paraître déroutant pour le spectateur. Mais jamais Rithy Panh ne porte de jugement sur ces femmes qui sans cesse répètent les mêmes gestes pour ne pas oublier. « Les morts vous écoute » déclare Rithy Panh en citant Badinter. Et des questions qui restent sans réponse. Car les massacres perpétrés par les miliciens khmers rouges ont totalement déshumanisé l’individu, laissant parfois des charniers à ciel ouvert et aux paysans d’enterrer les morts. « Le crime de masse élimine l’être, l’âge, l’origine, les souvenirs et le nom ». Mais plus que son histoire personnelle, le réalisateur cherche à montrer l’implacable machine exterminatrice des khmers rouges.

Un film essentiel

Raconter le génocide aux jeunes générations, c’est aussi l’objectif du documentariste. A l’issue de la séance, il raconte une anecdote personnelle. Une fille et son père ont vu le film, elle ne connaissait pas l’histoire, en raison de non-dits qui subsistaient dans sa famille. Pour le père, les plaies étaient encore ouvertes. Plus que cet exemple isolé, c’est tout un pays qui n’a pas encore cicatrisé. Un pays dont le tribunal jugeant les crimes des khmers rouges n’a reconnu le terme de génocide qu’en novembre dernier. Pourtant ce devoir de mémoire est vital dans un pays où 70% de la population est née après le régime de Pol Pot. Il faut que cette jeunesse se reconstruise « un univers culturel et identitaire ».

Et le réalisateur ne nous épargne rien de l’horreur. Certains passages sont proches de l’insoutenable mais pourtant tellement indispensables de s’en souvenir. Il raconte ainsi comment une femme du village affamée, en situation de détresse extrême, va jusqu’a transgresser un des principaux tabous de la plupart de nos sociétés : le cannibalisme. Cela est raconté par un paysan, qui a connu la famine, et a vu les exactions commises par les miliciens dans leur effroyable routine. Avec sa voix calme et posée, le contraste en est bouleversant.

Jordan Dutrueux

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