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Olivier Milot, journaliste à Télérama : « J’aime que le documentaire parle conjointement à mon intelligence et à mon coeur »

Les yeux rivés sur les écrans, Olivier Milot, se nourrit de cinéma et de télévision depuis vingt ans. Regard aguerri et régime sec à la culture, le journaliste critique de Télérama nous délivre les coulisses de sa profession. 

Pourquoi le journalisme ? Pourquoi la culture ? 

Mon adolescence a été bercée par une affaire célèbre, l’affaire Grégory. Je suis né dans les Vosges et j’ai été horrifié par tout ce qui a été écrit sur mon village. Enfant, on est un peu Rastignac. J’ai décidé de devenir journaliste pour écrire les choses les plus justes possibles. J’adore aller à la rencontre des gens, je suis curieux, ce qui est la base de ce métier. 

Les hasards de la vie ont fait, qu’un jour, mes pas ont croisé ceux de Télérama. Quand on vit au fin fond d’un petit village des Vosges, on n’a pas accès au théâtre ou à l’opéra. Ma culture était avant tout livresque. Lors de mes études à Paris, je me suis ouvert. C’est une culture que je me suis forgée. Je ne l’ai pas apprise.

Quelles références culturelles vous ont marquées ?

Aujourd’hui, on ne peut pas passer à côté du phénomène des séries. La plus grande part de la créativité réside ici. Les journalistes spécialistes de cinéma ont longtemps dit que les séries n’étaient que du scénario. Elles ont su prouver le contraire.

La première saison de Twin Peaks de Lynch, qui remonte aux années 90, m’a bluffée. Plus récemment, la série française a considérablement évolué. Le Bureau des Légendes (Canal +) de Rochant, ou Hippocrate (Canal +), excellente série qui renouvelle le genre dans le domaine médical. Il Miracolo (Arte) est elle une série très récente avec quelque chose d’assez extraordinaire en termes d’écriture. 

Des séries américaines sur le fait divers réinventent aussi le genre, même si aujourd’hui elles ne font que se répéter et balbutier. Netflix, lui, a remis au goût du jour des séries de genre. On est sorti des séries policières, du thriller, pour réaliser dystopies et uchronies. On a réinvesti le western, la science-fiction. On trouve des adaptations littéraires en séries, comme celle d’Elena Ferrante (L’amie prodigieuse, ndlr), qui est de mon point de vue très réussie, même si elle reste très sage au début, extrêmement fidèle.

Quels sont vos critères lorsque vous faites une critique ?

J’aime que le documentaire parle conjointement à mon intelligence et à mon cœur. Pas celui qui surligne, qui est trop appuyé, mais celui qui utilise l’ellipse, qui permet d’imaginer les choses derrière. J’aime que l’on me raconte des histoires, qu’on laisse une part à mon imagination. Il est vrai que la réception de l’œuvre est immédiate, mais après vingt ans d’analyse de documentaires, votre regard s’est aguerri. Vous ne pouvez pas empêcher les éléments de comparaison. Si le documentaire ne vous apporte pas grand chose en termes de connaissances et de ressenti, cela ne fonctionne pas. 

Sinon, j’aime que les documentaires tiennent véritablement leur sujet, mais j’ai du mal avec les voix off. Quand le dispositif de recueil de la parole est trop voyant, cela me pose aussi problème. Il masque potentiellement l’émotion, la narration.

Avez-vous pour habitude de rencontrer les réalisateurs ou cela peut-il biaiser votre jugement ? 

Quand vous êtes membre du jury d’un festival, vous n’assistez jamais à la discussion du réalisateur avec le public. Certains réalisateurs mettent tout dans leur œuvre et sont incapables d’en parler. Cela peut fausser votre jugement de critique. 

Honnêtement, quand certaines oeuvres vous marquent, vous avez très envie d’aller voir l’équipe du film pour demander pourquoi ils s’en sont saisis de cette manière. Mais cela reste autour de l’œuvre. Je pense qu’il faut vraiment détacher le regard critique de ce que l’équipe peut dire de sa production. Elle délivre des clés supplémentaires.

Après une vingtaine d’année comme journaliste critique, vous finissez par connaitre les réalisateurs sur lesquels vous écrivez. Je pense qu’il serait faux de dire qu’à un moment donné, cela n’influe pas sur votre regard. Finalement, cela fait aussi partie de la critique. Chaque nouvelle œuvre nourrit votre regard critique, la profondeur de champ que vous avez dans un domaine. 

Si vous avez une trop forte proximité, il faut le signifier par un moyen ou un autre. Pour la dernière série sur l’affaire Grégory, j’ai fait, pour la première fois de ma vie, un papier sur le mode du jeu. J’ai mentionné très tôt le fait que j’avais vécu dans ce village et que cela faussait mon jugement. Aujourd’hui, le ressort de nombre de films et séries réside dans la perte d’un enfant par l’un des personnages principaux. Si cela vous est arrivé, cela biaise votre jugement. Ce que vous êtes constitue le regard que vous portez sur les films. 

Pouvez-vous nous faire une critique en direct ? 

Daraya : La bibliothèque sous les bombes, réalisé par Delphine Minoui et Bruno Joucla, qui est en compétition au Fipadoc, renouvelle le genre de documentaire qu’on a vu sur la Syrie. Quand vous en êtes à votre dixième documentaire sur la Syrie, vous avez un regard sur ce qu’on vous dit de la Syrie aujourd’hui. De ce point de vue, c’est le premier qui nous donne un peu d’espoir sur l’avenir de ce pays.

C’est un documentaire très « téléramesque », on est d’accord ! On comprend que les livres ne stoppent pas les bombes, mais que la littérature donne un supplément d’âme. Même à la plus sordide des guerres. Elle permet aux gens de rester humains alors que l’inhumanité s’installe autour d’eux. La culture qui sauve le monde, en somme. Ce documentaire a beaucoup de qualités, dont celle de nous faire presque oublier la réalisation. On a l’impression que c’est le carnet de bord de ces jeunes syriens. Les réalisateurs s’effacent complètement derrière leurs personnages, et c’est ça qui fait la forme du film. Les adaptations les plus infidèles sont souvent les plus réussies (ndlr : Delphine Minoui a écrit Les Passeurs de livres de Daraya). 

Propos recueillis par Nina Jackowski

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