Compétition France

Cosa Nostra dans sa plus âpre réalité

Mosco Levi Boucault fait d’un phénomène abscons, la mafia, un sujet intelligible en l’ancrant dans le concret de témoignages uniques.

« Je voulais en finir avec le romanesque de la Mafia » rapporte Marie Genin, la productrice exécutive du documentaire, reprenant les mots du réalisateur Mosco Levi Boucault. Initié en 2013, le film documentaire en deux parties « Corleone, le pouvoir par le sang », Corleone, la chute, a été projeté vendredi 25 janvier à l’occasion du Fipadoc de Biarritz. Sa sortie en France, sur Arte, est prévue au printemps.

Un film « extraordinaire et terrifiant » réagit une spectatrice à l’issue de la projection. A l’heure où la série Gomorra essuie les critiques d’une violence glorifiée, Mosco Levi Boucault prend le parti d’un tableau abrupte, épuré, d’une violence banalisée par ses exécutants. Au rythme d’interviews de repentis, fruit d’un remarquable travail d’enquête, Mosco donne une voix à Cosa Nostra.

La mafia italienne est polysémique. L’une de ses déclinaisons se nomme Cosa Nostra, en Sicile. Son rôle lors de la libération par les américains en 1943 avec l’opération Husky explique en partie son autorité sur l’île. Cosa Nostra tient avant tout sa particularité de son insularité. Terre largement marquée par la pauvreté, longtemps dépourvue d’institutions, la Sicile constituait un terrain fertile à l’émergence d’une telle organisation.

La mafia n’est pas extérieure au système, elle trouve les failles et s’insère pour se répandre. Là où l’Etat n’est pas, elle se substitue. Telle la piovra (la pieuvre) qui déploie ses tentacules sur l’île, véritable cancer de l’Italie. Mosco contextualise le phénomène et nous plonge dans toute son ambiguité. On se réfère à la mafia pour régler un conflit, « comme on irait voir un prêtre pour se marier ».

« Il capo dei capi » (« le parrain des parrains »)

Mosco Levi Boucault dresse le portrait de Salvatore Riina, « parrain des parrains » de la mafia sicilienne. Avec sa famille mafieuse les « Corleonesi », en référence au village où il est né, Corleone, à quelques dizaines de kilomètres de Palerme, il règne sur la Cosa Nostra à la fin du XXe siècle. Sa fulgurante ascension atteindra son apogée dans sa cruauté. Petit être perfide, « diabolique », Riina gravira les échelons de cette organisation pyramidale jusqu’à en prendre le contrôle en 1974. Celui qui travaillait dans les champs pour les nobles de Palerme trouvera dans la mafia un prestige social. Totò Riina, fils d’agriculteur, est devenu l’homme le plus craint et respecté de Sicile. « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ». Les ennemis du « capo » ont payé de leur vie sur plusieurs générations.

« Uomo d’onore » (« Homme d’honneur »)

La photographe palermitaine Letizia Battaglia cite un vieil adage sicilien : « Comandare è meglio che fottere »(« Mieux vaut commander que baiser »). Le pouvoir et le respect sont des valeurs chères aux siciliens. Une manière d’exister socialement dans un univers impitoyable. « Avant je n’étais rien » témoigne un repenti. Entrer dans la mafia signe un point de non-retour. « Cosa Nostra passe avant tout le reste », même « avant la famille de sang » rapporte un autre repenti. L’ « homme d’honneur » dédie sa vie à l’organisation mafieuse.

Casser le romanesque

« Corleone, le pouvoir par le sang ». Le fil du documentaire est abondamment parsemé de photos de crimes. La cruauté est affichée dans son plus simple apparat. Des visages atrophiés, des flaques de sang au sol, des visages criblés de balles. Les clichés macabres livrent un portrait sinistre des pratiques de la mafia sicilienne. Pas de figure héroïque du mal mais simplement des crimes dans leur parfaite âpreté. À cela s’ajoute les témoignages de repentis. Face caméra, Giovanni Brusca, « il porco » (« le porc »), se présente avec cagoule, lunettes noires et gants blancs. Il dit être « à l’origine d’une centaine d’assassinats » adoptant un ton d’une banalité déconcertante. Tuer parce que l’ordre en avait été donné. On ne pose pas de questions, on exécute.

S’il est en prison aujourd’hui, Mosca a pu le rencontrer huit fois pour entendre son témoignage. Pour le réalisateur, Giovanni Brusca serait un vrai repenti, un homme qui par cet acte demande pardon à la société. « Pentitevi » (« repentez-vous ») gémissait Rosaria Schifani, femme d’un garde du corps, victime de l’attentat contre le juge Falcone, principal acteur de la lutte anti-mafia. Dans une vidéo d’archive saisissante de la cérémonie funéraire, elle implore « Vi perdono, ma inginocchiatevi, pentitevi » (« Je vous pardonne, mais agenouillez-vous, repentez-vous »).

Les témoignages des repentis sont essentiels pour permettre à la justice italienne de démanteler un réseau de cette envergure. Par les assassinats répétés de personnalités publiques, Toto Riina rompt le pacte tacite avec le politique. L’Etat élabore de nouvelles armes juridiques et fait émerger de grands noms de la lutte anti-mafia dont la figure emblématique du juge Falcone qui fera de sa vie une quête du « capo ». 1986 signe l’ouverture des maxi-procès de Palerme, inédits, 360 mafieux sont condamnés. Du jamais vu en Italie. Ici réside tout le paradoxe que le réalisateur s’échine à démontrer : Totò Riina parrain incontesté de Cosa Nostra est aussi l’artisan de sa chute.

Azaïs Perronin

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