Documentaire musical

Joséphine Baker : de la difficulté d’être une artiste noire au XXème siècle

Haïe par les siens qui considéraient qu’elle avait franchi seule la ligne des droits civiques pour les Afro-Américains, adulée et déchaînant l’amour-passion en Europe, Joséphine Baker est une personnalité aux mille visages. Le documentaire d’Ilana Navaro, réalisatrice d’origine turque, est un incroyable hommage à l’artiste et à son engagement politique méconnu.

« J’ai deux amours : mon pays et Paris » : à peine a-t-on entendu les premières notes de la chanson et la voix vibrante de Joséphine Baker face aux soldats français au Maroc en 1942 que mon voisin, un petit grand-père, a de grosses larmes qui coulent lentement sur ses joues. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le documentaire Joséphine, première icône noire d’Ilana Navaro touche un large public et prend le spectateur par la main au travers de l’incroyable vie d’une artiste que l’on connaît mal.

La vie à Paris : merveilleuse Joséphine !

Avec une première scène d’archives impressionnante où Joséphine danse et fait le clown face à un public au premier abord choqué et gêné qui finit par l’applaudir et à l’ovationner, on saisit tout le paradoxe de celle que l’on prenait pour une « sauvage » à ses débuts à Paris. Née à Saint-Louis dans le Missouri, servante dès ses sept ans chez une femme qui lui plonge les mains dans l’eau bouillante pour la punir, la fuite s’est imposée à la jeune Joséphine comme une fatalité. Elle passe d’abord par New York mais s’envole rapidement vers l’Europe et la ville lumière. Joséphine Baker personnifie parfaitement la période des années folles : alors que les parisiens cherchent à oublier ceux qui ne sont pas revenus de la guerre, elle incarne cette liberté. Cette liberté qu’elle-même poursuit dans sa quête de rédemption et de réconciliation avec son pays qui rejette tout ce qu’elle représente à l’époque.

Si Joséphine Baker est la sauvage, « le souffle de la jungle » – dans un Paris où sont exposés des Kanaks à l’exposition coloniale -, elle est pleinement conscience de cette image. Elle se nourrit des fantasmes que les gens projettent sur elle. En ce sens, la scène de fin est magnifique. Elle se rapproche du public, sa robe ondule autour d’elle, elle veut s’asseoir sur les marches de la scène mais est gênée par sa parure ; elle regrette les bananes qui ont fait sa renommée à ses débuts et fait rire le public. Quarante ans séparent ces deux événements et elle n’a pas changé : elle sourit, se désarticule, fait le pitre et amuse la galerie.

Une femme d’exception

Photographies en noir et blanc et films d’époques ponctuent le documentaire ; des archives que même ses enfants ont été surpris de découvrir, nous confie la réalisatrice à la fin de la projection. Des supports qui leur ont permis de mettre l’accent sur l’éveil politique de Joséphine Baker et son aboutissement en 1963 avec sa présence – la seule femme à discourir – à la marche de Washington de Martin Luther King ; « the happiest day of my entire life » (le plus beau jour de ma vie) peut on l’entendre déclarer dans le documentaire face aux milliers de gens présents ce jour-là.

Elle est lumineuse, les hommes gravitent autour d’elle comme elle peut aussi parfois leur être dépendante : son impresario et amant pendant dix ans, l’homme de sa vie, Count Pepito Abatino, mais aussi l’écrivain George Simenon, l’industriel Jean Lion, le chef d’orchestre Jo Bouillon. Derrière la « Nefertiti de son époque » – selon Picasso – et la vedette se cache aussi une combattante en découvrant son passé d’espionne.

« J’espère que sa lumière vous traversera comme elle nous a traversés » avait introduit la réalisatrice (ci-dessus) avant la projection : pari réussi.

A. Thibault

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