La vie du festival Les professionnels

Qu’est-ce qu’un documentaire ?

Depuis les années 2000, le documentaire connaît un essor sans précédent. Cette nouvelle popularité bouscule les frontières du genre. Et rend plus complexe le schéma de production. 

De plus en plus de documentaires. C’est ce que montre une infographie de la Madison Metropolitan school of District qui compte, de 1910 à 2018, le nombre de films produits par genre. Alors que le Western et les comédies musicales ont disparu des salles ces trente dernières années, le documentaire ne cesse d’accroître son influence. Pourtant, on ne se sait toujours pas ce qu’est un documentaire.

Le plus grand malheur du documentaire est sans doute de s’être vu attribuer ce terme inapproprié, qui fait référence à la place primordiale que prenait le document d’archives dans ce type de cinéma. Cet abus de langage a créé un genre malgré lui. La catégorie est si vaste qu’elle balaie aujourd’hui un spectre allant des reportages journalistiques aux films de création artistique mêlant fiction et réel. Court, long, sonore ou d’essai, les formats s’affirment.

Cette transversalité entre les genres est désormais revendiquée haut et fort par beaucoup, comme le prouve la sélection du festival FIDMarseille, préférant des films documentaires à fortes subjectivité et créativité, mêlant souvent fiction et réel, la programmation hétéroclite de Tënk ou les thématiques du Fipadoc 2019.

Pourtant, les racines du documentaire viendraient d’une définition où l’authenticité primerait : l’absence d’acteurs professionnels, le rejet d’un scénario de type théâtral ou romanesque ou encore un décor « naturel ». Or, même ces aspects ne sont pas source de consensus : le documentaire englobe parfois des œuvres faites de mises en scène, de décors reconstitués et de personnages dirigés par le réalisateur. Le pionnier du documentaire Robert Flaherty en est la preuve avec Nanouk l’esquimau ou L’homme d’Aran. 

L’écriture devrait être postérieure au tournage, puisque le réel est intimement lié à l’imprévisible. Or, les démarches de financement d’un film nécessitent la rédaction d’un dossier, où les personnages, les lieux et même les actions doivent être décrites. Sous le nom de « notes d’intentions », l’industrie documentaire impose implicitement à l’auteur un scénario. Au revoir l’idée du documentaire comme espace de liberté pour le réalisateur ! Une question bien plus grave surgit, celle de la sincérité des scènes. Comment garantir au public l’authenticité de l’acte filmique lorsque la caméra est à l’affut de ce qu’il doit se passer et non de ce qu’il se passe.

Les frontières se brouillent et la définition disparaît. Derrière la baie vitrée du palais des congrès Bellevue, la houle se fracasse contre la baie biarrote, dans la pièce, les professionnels de la production documentaire cherchent des repères lors de la présentation du CNC sur les aides publiques fournies à la réalisation d’un documentaire. Au bout de quarante minutes, une réalisatrice interrompt les spécialistes du CNC : « Mais c’est quoi pour vous un documentaire ? ». Les rires de concert ont dévoilé le consensus qui existe autour de la définition du mot – il n’y en a pas.

ScPoBxFipadoc2019

Anne d’Autume, chef de service du soutien au documentaire au CNC, répond avec le sourire qu’une table ronde en 2015 n’avait pas permis aux spécialistes de la profession d’établir un cadre juridique au terme documentaire, mais surtout que cela serait contreproductif. En effet, la démarche des commissions de financement est celle du cas par cas, où l’on s’attache à la singularité. « Juridiquement, le risque de la définition, c’est de cloisonner. […] On cherche dans un documentaire de la créativité et de la subjectivité artistique, on sait surtout ce que l’on ne veut pas, un style journalistique lié à l’actualité qui s’éloignerait donc du cinéma au sens de démarche d’auteur » répond Anne d’Autume.

Pour laisser sa chance à un univers qui se démultiplie, il est donc vital de dénouer les cordes qui brident un genre en quête d’essence, comme la littérature a pu se nommer dans sa diversité au XXe siècle. Au risque de perdre le public ?

V. Boulay

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