Compétition International

Quand l’animation brouille les frontières du documentaire

Seul long-métrage animé de la sélection internationale du cru 2019, Another Day of Life interroge le spectateur sur son rapport au genre documentaire et sur le rôle de journaliste pendant un conflit.

Réalisé par Raul de la Fuente et Damian Nenow, cette adaptation du livre D’une guerre à l’autre, coproduite par cinq pays européens, suit les pas du grand reporter polonais Ryszard Kapuściński au cœur de la guerre civile angolaise de 1975 opposant le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MLPA) à l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA). Les premiers communistes soutenus par l’URSS, les seconds par la CIA. Un conflit qui déchira le pays jusqu’en 2002.

A la limite du documentaire

Le dessin animé affranchit la caméra de toute contrainte, et elle virevolte pour au mieux restituer l’atmosphère du pays. Comme lors d’un travelling circulaire qui souligne un moment de frénésie, d’insouciance et de fête dans la capitale angolaise. Le travail sur le son est aussi remarquable, les balles fusent à travers l’écran renforçant cette idée d’urgence et de vies humaines qui ne tiennent qu’a un fil. On en vient aussi à se demander si les dialogues sont mots pour mots ceux du livre tellement les personnages et certaines situations semblent tout droit sortis d’une oeuvre de fiction.

Mais le parti pris le plus osé et déroutant est que ce tandem de réalisateurs ne s’en tient pas qu’à raconter les faits et rien que les faits. Il s’attelle aussi à montrer les états d’âme du journaliste dans des séquences oniriques où la ville tout entière se déchaine, où la terre s’ouvre sous ses pieds. Le film se raccroche à la réalité quand il laisse s’exprimer ceux qui ont connu le journaliste. Mais là encore les témoignages sont mis en scène et la musique y est trop appuyée pour n’être qu’un simple habillage.

L’éthique du journaliste en question

L’animation bouscule donc les codes du genre documentaire. Mais au fond n’est-ce pas qu’une mise en abyme de Ryszard Kapuściński, qui casse aussi la représentation que l’on se fait habituellement du reporter de guerre ? La forme au service du fond. Heurté dans ses convictions les plus profondes de son métier de journaliste, en proie à des dilemmes moraux et déontologiques, Kapuściński choisit de ne pas révéler que le Cuba de Fidel Castro fournirait une aide militaire au MLPA, alors proche de la défaite suite à l’invasion des troupes sud-africaines dans le pays. Un scoop qu’il choisit délibérément d’occulter. Le documentaire choisit alors l’analogie d’un cours d’université dans lequel le journaliste se fait apostropher par un étudiant pour illustrer l’examen de conscience, le combat intérieur, le chaos même, la confusão. En omettant la vérité, le journaliste devient militant, il a choisi son camp, sa cause, celle qui lui paraît la plus juste, celle qui défend les populations opprimées. C’est là toute l’ambiguité de Kapuściński. Même s’il affirme n’être qu’un témoin des événements qui vont « changer le cours des choses », il en devient un acteur, sous couvert de donner une voix aux démunis.

Jordan Dutrueux

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