Compétition France

« On nous appelait Beurettes » : liberté, égalité et féminité

Un documentaire consacré aux Beurettes sans cliché, on en a rêvé, Bouchera Azzouz l’a fait. Audacieux pari que celui de livrer les expériences contrastées de ces femmes d’origine maghrébine. Pari réussi, tant la force de leurs récits s’allie aux épreuves qui les ont ébranlées.

« On nous appelait Beurettes » est l’histoire d’une tranche de vie. Celle trop souvent oubliée, insiste la réalisatrice Bouchera Azzouz, de la première génération de femmes d’origine maghrébine, nées en France après la guerre d’Algérie. Dans la continuité de son dernier film « Nos mères, nos daronnes », co-réalisé avec Marion Stalens, la réalisatrice franco-marocaine donne à nouveau la parole aux femmes.

La cité de l’amitié. Cette rangée de HLM à Bobigny en banlieue parisienne, dans laquelle Bouchera Azzouz et ses amies ont grandi, n’auraient pas pu trouver meilleur dénomination. La réalisatrice nous dépeint une enfance heureuse, portée par les idéaux républicains d’après-guerre, où la mixité sociale règne. Classes moyennes ou populaires, familles françaises ou immigrées, peu importe alors. L’école protège. Aucun enfant n’est livré à lui-même. Avec un optimisme parfois excessif, Bouchera Azzouz évoque la « parenthèse enchantée » de son enfance, où intégration rime avec communion de valeurs. « Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir », nous inventions le « vivre-ensemble », s’amuse l’instituteur. Avant même que le thème ne figure dans les programmes politiques. 

De la violence politique au carcan familial

Omniprésente, la politique laisse ici transparaitre ses impacts concrets dans la vie des femmes maghrébines. Une rareté qui mérite d’être soulignée. Quand Valéry Giscard d’Estaing vante les mérites de ses mesures d’accession à la propriété pour les classes moyennes, Bouchera Azzouz signale le phénomène de ghettoïsation des cités qui en découle. Violence politique aussi, lors de la promulgation de l’aide au retour à la fin des années 70. Bouchera Azzouz et ses jeunes amies réalisent que la France ne les a pas reconnues. Pis encore, qu’elle les pousse à retourner chez elles. Mais où est ce chez-soi lorsque l’on est née en France ? Ici encore, la réalisatrice se montre optimiste : « Cette terre du milieu qui n’existe pas, on doit l’inventer. »

« L’inventer. » Il est vrai qu’à l’adolescence, on regorge d’imagination. On rêve de liberté. Mais pour ces jeunes filles issues de l’immigration, le destin est souvent tout tracé. Après l’école, le mariage. Un peu de chance, et ce sera le bac professionnel, pour trouver vite un travail. La fuite. Seule porte de sortie pour échapper aux traditions familiales. La peur d’un mariage forcé peut conduire au refuge dans la drogue, aux squats place Pigalle, comme cette soeur perdue de vue dix années durant.

À la reconquête de ses identités

Des conquêtes de libertés menées dans l’ombre, avant de jaillir avec une force insoupçonnée. Certains parlent de réveil, tandis que la réalisatrice met en exergue ce bouillonnement de ressentiment. La marche des beurs de 1983, toutes y ont participé. Avec pour seul rêve, l’égalité. Cette manifestation exprime le mal-être de toute une génération, en résonance avec l’émergence d’un racisme irascible au sein de la société.  À leurs familles, aux futurs électeurs du Front National, elles répondent qu’elles ne rentreront pas au « bled ». Car leur seule famille, c’est la France. Une femme raconte qu’elle ne veut plus être mariée. « Ou qu’on décide pour elle. » Elle conclut : « La vie est une bataille. Il faut monter ce mur – le dépasser – si on n’arrive pas à casser ses briques. »

Quand l’émancipation ne suffit pas, que les espoirs volent en éclat, vient la révolte. Le rejet de cette société qui ne nous reconnait pas. De cette famille qui nous opprime. Le premier voile de Bobigny surgit, pour se protéger des jets de pierre, des insultes, et affirmer son identité. Cette question de l’identité, toutes le réalisent, n’est pas si simple. C’est ici que le documentaire délivre ses meilleures armes. Loin d’être univoque, l’identité se révèle multiple. Elle prend ses racines dans cet ailleurs auquel la société nous renvoie, prend forme à travers ses combats, et s’affirme par la conscience de soi. De sa liberté de femme, tant méritée. De simples récits de vie, en somme, qui dessinent la grande histoire. Une histoire de beurettes. 

0 comments on “« On nous appelait Beurettes » : liberté, égalité et féminité

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :